dimanche 22 avril 2018

Vivre : la traversée de l'hiver / 23


Médina /Marrakech / 2010

Tout compte fait, ai-je pensé, c'était une bonne chose qu'elle se soit montrée si sèche, si peu empathique, quasiment autiste, penchée sur sa tablette, testant la chasse d'eau, tournant les robinets, examinant les fissures, triant les clefs.

Durant tout ce temps, je restais immobile, à écouter les gémissements d'une maison qui se perd. Dehors, le printemps explosait de lumières. Dedans, seul un rai pointait dans chaque pièce l'absence irrémédiable. Je restais immobile tandis mon cœur suivait le tempo de son stylet hyperactif. 

Enfin, elle me les tendit, sa tablette, son stylet, pour que j'appose ma signature et qu'elle puisse partir effectuer ailleurs ses examens approfondis. Elle s'était montrée si sèche, si peu empathique que rendre le logement semblait chose somme  toute banale, quotidienne, une simple formalité.

samedi 21 avril 2018

Vivre : la donna è mobile...


Venere dagli stracci / Michelangelo Pistoletto / Castello Rivoli / Torino

Certains jours, passer en revue ma garde-robe et me reprocher mes dépenses vestimentaires.
Certains jours, passer en revue ma garde-robe une, deux, trois fois, sans rien trouver à me mettre.
Certains autres, me reprocher et mes dépenses et le fait de ne rien trouver à me mettre.

vendredi 20 avril 2018

Vivre : une question relationnelle


Portrait de sainte (détail) / Ambrogio Lorenzetti / Pinacoteca / Siena


Qu’attend-on parfois pour reprendre contact avec une personne perdue de vue, 
dont on sait très bien qu’elle n’est perdue que de vue ?

jeudi 19 avril 2018

Vivre : une question hôtelière


Façade église / Murano


Il y a deux établissements dans les parages, qui s’appellent « hôtel de l’Ange ».
« hôtel de l’Ange », c’est beau, ça fait élégant, ça fait rêver.
Qui ne voudrait passer une nuit à l’hôtel de l’Ange ?
Eh bien, il paraît qu’ils sont tous les deux vétustes et mal fréquentés.
Que fait donc l’ange ?

mercredi 18 avril 2018

Habiter : dancing queen






Objet de tous les regards
De mille et une attentions
Maîtresse en sagesse
Épanouie comme personne,
elle s'éclate, elle sourit,
elle danse sa vie.

mardi 17 avril 2018

Vivre : la présence


Campagne dans les environs de Montalcino / 2016


Ce qui me donne le sentiment d’avoir passé une bonne journée :
avoir rencontré - ne serait-ce que le temps d'un sourire - une personne amie
avoir appris - ne serait-ce qu'un mot, un geste - mais avoir appris
avoir savouré - ne serait-ce qu'un moment -  le fait d’être en vie.


lundi 16 avril 2018

Habiter : aux anges


Sculpture / façade du Palais des Doges / Venise

Curieux, ai-je pensé en réaménageant ma chambre, combien, moi qui apprécie tant les échanges, qui me nourris tant des expériences des autres, qui ai pratiqué un métier de contacts, curieux, combien j’aime la solitude et en ai un insatiable besoin. Promptement, en un tour de main, les livres, les meubles, les bibelots ont gagné leur juste place, mon espace réservé s'est reconstitué et je me suis lovée dans ma bulle. 


dimanche 15 avril 2018

Vivre : dans le rétroviseur

Piazza San Marco / Venezia


Tout bien réfléchi et tout bien considéré,
en dépit des moments de doute
et des traversées de déserts :
aucun regret et presque aucun remords.

samedi 14 avril 2018

Lire : on allait au bord de la mer....





Photographie  de l'auteur reproduite  en partie sur la couverture

Ivan Jablonka, dans son livre En camping-car, évoque bien plus que ses merveilleuses vacances familiales, dans des VW bus mythiques durant les années 1980. Il parle beaucoup de son père,  dont les deux parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz et qui désire par-dessus tout, viscéralement, le bonheur de son fils. Il parle d’une enfance libre d’inventer ses jeux d’été, loin des tablettes et des activités scrupuleusement planifiées. Il parle d’histoire contemporaine et sociale, ce passé relativement proche et qui apparaît déjà comme tellement éloigné. Il parle surtout de positionnement social, car lui, le fils d’un ingénieur et d’une professeure de français, latin, grec comme il aime à l’écrire sur les formulaires de l’école, une fois rentré au lycée Buffon, doit faire face aux jugements de ses camarades sur ces vacances « ridicules ». Eh oui, parler de vacances, c’est parler de culture, d'argent et d’appartenance :

Les sourires de mes camarades révélaient une typologie des villégiatures, une hiérarchie des vacances. La pauvreté : ne pas partir, faute d’argent. Le manque d’assurance : opter pour un voyage organisé, un circuit « découverte ». La sédentarité grégaire : lézarder sur une plage bondée de la Côte d’Azur. Le déracinement émigré : retourner au bled, alors que les enfants portent des doudounes à la mode et ne comprennent plus la langue de leurs grands-parents. L’art de vivre populaire : avoir une caravane à demeure dans un camping. L’aisance terroir : passer deux mois dans sa maison de famille en Bretagne, sa villa à Ramatuelle, son mas provençal, sa gentilhommière. Le farniente exotique : séjourner dans un hôtel de charme ou partir au Club Med, en plein essor depuis les années 1970.
Nos vacances n’avaient aucun nom, aucune justification, elles ne correspondaient à rien de connu. Cette manie ambulatoire était suspecte. Elle inquiétait les conformistes de masse par son côté excentrique ; elle paraissait grossière et rebutante aux enfants de l’élite.

Un mélange de souvenirs personnels et de considérations sociologiques, qui nous emmène à l'aventure sur tout le pourtour méditerranéen, qui nous invite à replonger dans notre propre passé estival, et qu’on quitte avec le sentiment pénible de devoir délaisser nos tongs pour rentrer dans des chaussures lacées.


En camping-car / Éditions du Seuil, La Librairie du xxie siècle / 2018

vendredi 13 avril 2018

Vivre : still life / 41





La fille était en train de payer sa paire de jeans devant moi. Je ne voyais pas son visage mais, de dos, je devinais son élégance : chignon déstructuré, silhouette déliée, et surtout, surtout, des bottines extraordinaires, en cuir fatigué, griffé, des bottines qui avaient dû connaître des tas de pays et de pavés, des bottines qui en avaient vues d’autres et se foutaient des nouveautés. Et puis, son sac, en cuir assorti, usé, patiné par les années. Ces accessoires étaient tellement beaux qu’ils pouvaient faire la nique au temps et aux tendances.

Alors j’ai repensé à mon bon vieux sac aviateur, un sac Il Bisonte qui me suit depuis la nuit des temps. Un de mes chats s’était violemment acharné sur lui un jour de forte contrariété. Je l'ai traîné un peu partout, ai longtemps oublié de le graisser, mais le cuir a tenu bon : cette besace en bandoulière ne me lâchera jamais. Je me souviens, il y a très très longtemps, avoir arraché une page de publicité et l'avoir remise à R. qui devait se rendre à Paris pour un aller-retour professionnel. La boutique était à l’autre bout de la ville, il avait couru, obtenu le dernier sac en stock et réussi à attraper son train de justesse.

Les choses ne sont pas seulement des choses, elles portent des traces humaines, elles nous prolongent**. Notre amour et ce sac sont faits du même cuir, increvable, un corps à corps, une histoire avec ses mythes et sa préhistoire, et une multitude d'histoires mises bout à bout, qui s'enchaînent et acquièrent de la valeur au fil des années.

**Lydia Flem, Comment j'ai  vidé la maison de mes parents.

jeudi 12 avril 2018

Vivre : jour de lessive


Venezia / 2011


Le matin, sentir les effluves du linge s'aventurer dans l’atmosphère engourdie.
Le soir, ramener au fond des draps des senteurs sauvages et intrépides.
La nuit, s’évader en compagnie de mille et une particules parfumées. Rêver.

mercredi 11 avril 2018

Vivre : let it be / 15





Depuis la ruelle pavée, on devinait que quelque chose avait changé. Les beaux objets ethniques, les bols, les châles, les bracelets, avaient disparu. La devanture de la boutique ressemblait à une scène désertée. A l'intérieur, toutefois, un vernissage branché battait son plein.

Deux Castafiores enturbannées et ravalées, accueillaient avec force exclamations des invités apparemment triés sur le volet. L’une expliquait à un type déguisé en ouvrier (veste en gros drap bleu et pantalons savamment tachés) comment le designer avait conçu la déco. Elle pointait de ses ongles fuchsia les parois roses et la peinture aux teintes acides déversée sur le sol. L’autre ouvrait  grand les bras et manifestait avec des trémolos sa joie de voir arriver deux aaamiiies milanaises.  Un bref tour des locaux permettait de constater que le vide était bien orchestré : ça et là, sur les étagères, une coupelle, une chose, un truc, un machin, du rien. 

On s'est regardés et on a décampé. On aurait dit la scène où Nanni Moretti et son ami repartent de Panarea à toute berzingue, fuyant la tirade d'une femme qui les inonde de propositions alléchantes : une célébration en hommage au mauvais goût ! une autre mondanité pour fêter son divorce ! Atmosfere ! Creazioni ! Elefanti bianchi ! un Watusso!  



mardi 10 avril 2018

Vivre : mal de pierre


Studiolo / Museo / Certosa di Pavia

La rancune, cette pierre dure et blessante.
La broyer, la malaxer, et finir par la débiter en tranches :
des faits, alignés, élucidés, disposés avec clarté.
Prendre note de ce qui est. Puis, d'un revers de la main, balayer.

lundi 9 avril 2018

Regarder : esthétique vs beauté




Les photographies de Steve Mc Curry ont beau avoir fait le tour de la terre et la fortune du National Geographic Magazine, entre autres, il a beau avoir une grande expérience du terrain et des conditions de reportage extrêmes, l'esthétisation de la misère, les couleurs saturées, les poses bien orchestrées, ça  ne m'émeut pas, ça m'attristerait plutôt. J'ai parcouru attentivement les visages, les paysages exposés, avec une sensation de malaise croissante. Je n'y ai trouvé que peu de sensibilité. Seulement une recherche de beauté standardisée, des images de carte postale sur fond de guerre et d'atrocités. 


Sharbat Gula en 1985 et en 2002

Le malaise s'est intensifié devant la vidéo qui relatait les recherches entreprises au début des années 2000 pour retrouver Sharbat Gula, dont le photographe n'avait pas noté l'identité. Gros moyens mis en place pour retrouver la "Mona Lisa des temps modernes". Envoi de reporters, appel à des spécialistes pour comparer les yeux et le faciès (des médecins, et même recours au FBI), négociations avec l'entourage masculin de la jeune femme pour obtenir la possibilité de l'approcher. Devant la caméra, la femme semblait intimidée, terrorisée même. Une bête traquée. Traquée pour quoi? Pour un nouveau reportage? Pour assurer de forts tirages, pour du sensationnalisme ? Cette femme a souffert, comme des milliers et des milliers d'autres femmes de son pays. Son visage porte les marques de toutes les épreuves traversées. Elle était devenue au fil des ans un mythe sur papier glacé. La voici à présent timorée, durcie par l'existence, manipulée par les médias. Pitoyable, la manière dont la couleur de ses yeux a été modifiée pour l'assortir à son voile. Pénible, vraiment, l'impression de voir un être humain malmené à ce point. Sharbat Gula, l'icône, n'existe pas. C'est un rêve, une construction, une élaboration esthétique qui fait vendre. Sharbat Gula, la femme, lutte et se débat depuis des années pour survivre dans un monde dominé par les hommes, la pauvreté, la guerre et l'exil. C'est peut-être là que réside la beauté, dans ce décalage, dans cette émotion qui nous saisit face à des vies broyées.


Steve Mc Curry. Icons / Scuderie Castello Visconteo / Pavia / 03.02 -03.06.2018

dimanche 8 avril 2018

Voyager : convalescence




A mesure que nous progressions, la campagne semblait se remettre de l’hiver 
comme on relève d'une longue maladie.
Pâle, défaite, amoindrie, certes, mais reprenant toutefois des couleurs, ça et là.
Finalement, au bout de la route, elle semblait s'en être sortie.

samedi 7 avril 2018

Vivre : l'indulgence


Madonna con santi e donatori (détail) / Vincenzo Foppa / Musei civici / Pavia


Que cachent les gens, les gens que l’on croise, que l’on salue, que l’on voit derrière les guichets, 
sur les quais, debout sur le trottoir d’en face ? Sont-ils en deuil ? Quels sont leurs emmerdements ? 
Derrière leurs visages pâles ou absents, ont-ils des soucis, un proche malade ou, eux-mêmes, sont-ils souffrants ?
Dans l’anonymat ou dans la banalité des rencontres quotidiennes, si l’on savait ce que cachent les gens...

jeudi 5 avril 2018

Lire : le coup de foudre de Patti


Photographie tirée du net / reportage du NYtimes lors de la publication du livre en 2015

Dans M Train, Patti boit des tasses et des tasses de café (qu’elle accompagne souvent de pain complet ou de beignets) et on pourrait s’étonner du fait que, étant tellement accro à cette boisson, elle ne se soit pas munie d’une bonne cafetière (non, pas une de ces machines à capsules qui font la fortune d’une grande multinationale depuis quelques années, non : une bonne moka pour se préparer un vrai nectar, et puis, naturellement, si elle en avait les moyens, une classieuse Pavoni, la rolls des rolls de l’espresso). Mais Patti semble apprécier les lieux au moins autant que leurs mixtures. Donc, elle passe son temps à boire du café dans des cafés et se montre désorientée si ceux-ci sont fermés. Il semble qu’elle ne sache se préparer chez elle que de banals Nescafés. Elle se révèle également accro aux séries policières télévisées qu’elle peut regarder durant toute la nuit (avec une préférence pour The Killing, version américaine, dont l'héroïne est Sarah Lunden, à chacun ses goûts...).

Et puis, il y a le moment décisif où elle va rendre visite à Zak, le serveur qui savait préparer au café ‘Ino, dont elle est une habituée, le meilleur café de West Village. Il s’est déniché un petit local du côté de Rockaway Point, au large de Brooklyn, et, comme elle l’a aidé à trouver les fonds, il lui a promis du café gratuit. Là, lors de sa première visite, elle perçoit les bonnes vibrations du lieu. Elle a toujours aimé l’océan, même si elle n’a jamais appris à nager.


Je suis allée regarder les surfeurs et j’ai arpenté les rues entre l’océan et le métro. En retournant vers la station, j’ai été attirée par un petit terrain entouré d’une haute palissade que les intempéries avaient malmenée. [...]

Le terrain faisait environ huit mètres de large et trente mètres de long, le format standard alloué aux ouvriers qui travaillaient sur le chantier du parc d’attractions, au début du vingtième siècle. Certains y avaient construit des bicoques, la plupart disparues. J’ai repéré une autre brèche dans la palissade, qui m’a permis de mieux voir. Le petit jardin était envahi de hautes herbes où étaient éparpillées de la ferraille rouillée, des tas de pneus et un bateau de pêche sur une remorque tordue qui cachait quasiment le bungalow. Dans le métro, au retour, j’ai essayé de lire mais je n’ai pas réussi à me concentrer. J’étais tellement obnubilée par Rockaway Beach et le bungalow décati, de l’autre côté de la palissade en bois déglinguée, que j’étais incapable de penser à autre chose.

Elle travaille tout l’été avec acharnement pour pouvoir réunir la somme requise en cash pour cette minuscule propriété. Mais elle doit attendre patiemment avant de pouvoir la rénover. L’ouragan Sandy a frappé la région à fin octobre 2012, à peine quelques semaines après l’achat, et la priorité des travaux est donnée aux habitants sinistrés. 

Les histoires d'amour avec des maisons sont parmi les plus belles, elles ne sont pas vouées à finir mal, en général...

M Train est un livre empreint de solitude et d’une nostalgique poésie, où les fantômes, les artistes vénérés et les souvenirs viennent constamment se fondre dans le présent. Patti Smith y évoque longuement son époux, Fred, décédé en 1994, et son frère, Todd, mort à peine un mois plus tard. Une littérature à savourer lentement (avec un mug de Nescafé ou un ristretto bien serré) tout en laissant les averses et les nuages défiler.

mercredi 4 avril 2018

Vivre : éternel dilemme


Installation 2017 / Louisiana Museum / Danemark

Dad des villes et Dad des champs,
je ressens de la tendresse pour la campagne et son apaisement.
J'aime cette terre, sa faune, sa flore, ses enfants.
Cependant, si je restais au village en mode permanent, 
les conformismes en tous genres finiraient par m’étouffer.
Quel besoin a donc le genre humain de vouloir tout contrôler ?

Ainsi la ville, ses espaces, ses reflets m’appellent constamment
Mais... comment survivre dans ces rues où le ciel est pris en étau ?
Où le ciel s'étiole, où le ciel pleure ses oiseaux ?
Je papillonne donc. Je vais je reviens je repars.
J'ai besoin du beurre et de l’argent du beurre.
Mon bien-être s'enracine dans l'ici et dans l'ailleurs.

lundi 2 avril 2018

Lire : le retour


Itinéraire de Primo Levi entre fin janvier et  fin octobre 1945


En introduction à son récit, La Trêve, Primo Levi écrit :

Nous rêvions dans les nuits sauvages
des rêves denses et violents
que nous rêvions corps et âme :
rentrer, manger, raconter
jusqu’à ce que résonna, bref et bas,
l’ordre qui accompagnait l’aube :
« Wstawac » ;
et notre cœur en nous se brisait.

Maintenant nous avons retrouvé notre foyer,
notre ventre est rassasié,
nous avons fini notre récit.
C’est l’heure. Bientôt nous entendrons de nouveau
l’ordre étranger :
« Wstawac ».

J'avais lu d'une traite "Se questo è un uomo" (Si c'est un homme), le récit de sa déportation à Auschwitz. Curieusement, pendant longtemps, je n'avais pas réussi à terminer "La Tregua" (La Trêve). Cette narration de son hallucinant voyage de retour (lequel avait duré près de neuf mois) me déchirait le cœur et m'angoissait. Je ne parvenais pas à accepter qu'il ait pu endurer tout ça. En plus. J'ai dû morceler ma lecture et m'y reprendre encore et encore pour parvenir à terminer le livre. 

Nous étions partis six cent cinquante, nous revenions trois. Que n'avions-nous perdu pendant ces vingt mois, Qu'allions-nous retrouver chez nous ? Quelle partie de nous-mêmes avait été usée, consumée ? Retournions-nous plus riches ou plus pauvres, plus forts ou plus vains ? Nous n'en savions rien, mais nous savions qu'au seuil de notre maison, pour notre bien ou pour notre malheur, nous attendait une épreuve et nous nous la représentions avec crainte. Nous sentions couler dans nos veines, mêlé à notre sang exténué, le poison d'Auschwitz. Où allions-nous puiser la force de recommencer à vivre, d'abattre les barrières, les haies que l'absence développe spontanément autour de chaque maison déserte, de chaque terrier vide ? Bientôt, peut-être dès le lendemain, nous serions amenés à mener une bataille, contre des ennemis encore inconnus, à l'intérieur et à l'extérieur de nous-mêmes : avec quelles armes, avec quelles énergies, avec quelle volonté ? Nous nous sentions vieux de plusieurs siècles, écrasés par une année de souvenirs sanglants, épuisés et sans défense. Les mois, que nous venions de passer à vagabonder aux confins de la civilisation, nous apparaissaient maintenant, en dépit de leur rudesse, comme une trêve, une parenthèse de disponibilité infinie, un don providentiel du destin, mais destiné à rester unique. [...]


J’arrivai à Turin le 19 octobre, après trente-cinq jours de voyage : la maison était toujours debout, toute ma famille, vivante, personne ne m’attendait. J’étais enflé, barbu, mes vêtements déchirés, et j’eus du mal à me faire reconnaître. Je retrouvai la vitalité de mes amis, la chaleur d’un repas assuré, la solidité du travail quotidien, la joie libératrice de raconter. Je retrouvais un lit large et propre, que le soir, avec un instant de terreur, je sentis céder mollement sous mon poids. Mais je mis des mois à perdre l’habitude de marcher le regard au sol comme pour chercher quelque chose à manger ou à vite empocher pour l’échanger contre du pain, et j’ai toujours la visite, à des intervalles plus ou moins rapprochés, d’un rêve qui m’épouvante.
C’est un rêve à l’intérieur d’un autre rêve, et si ses détails varient, son fond est toujours le même. Je suis à table avec ma famille, ou avec des amis, au travail ou dans une campagne verte ; dans un climat paisible détendu, apparemment dépourvu de tension et de peine ; et pourtant, j’éprouve une angoisse ténue et profonde, la sensation précise d’une menace qui pèse sur moi. De fait, au fur et à mesure que se déroule le rêve, peu à peu ou brutalement, et chaque fois d’une façon différente, tout s’écroule, tout se défait autour de moi, décor et gens, et mon angoisse se fait plus intense et plus précise. Puis c’est le chaos ; je suis au centre d’un néant grisâtre et trouble, et soudain je sais ce que tout cela signifie, et je sais aussi que je l’ai toujours su : je suis à nouveau dans le Camp et rien n’était vrai que le Camp. Le reste, la famille, la nature en fleur, le foyer, n’était qu’une brève vacance, une illusion des sens, un rêve. Le rêve intérieur, le rêve de paix, est fini, et dans le rêve extérieur, qui se poursuit et me glace, j’entends résonner une voix que je connais bien. Elle ne prononce qu’un mot, un seul, sans rien d’autoritaire, un mot bref et bas ; l’ordre qui accompagnait l’aube à Auschwitz, un mot étranger, attendu et redouté : debout, « Wstawac ».



dimanche 1 avril 2018

Vivre : l'art des listes


Portrait d'un jeune homme (détail) / Lorenzo Lotto / Accademia / Venezia


En traçant : rhubarbe échalotes artichauts menthe sur le feuillet,
j’ai retrouvé le plaisir de la plume entre mes mains.
A force de taper, d'essémesser, de scanner, de mailer, de printer,
les stylos et les crayons deviennent des espèces en voie de disparition.  
Regrettable constat. 
La maison n’en compte plus que quelques spécimens, à protéger.
Heureusement qu’il y a les jours de marché.


samedi 31 mars 2018

Vivre : réflexe désolant


Civic Guard led by Captain Roelof Bicker and Lieutenant Jan Michielsz. Blaeuw  (détail) / Bartholomeus van der Helst / Rijksmuseum / Amsterdam 


Zut, ai-je pensé, comme souvent :
Quelqu’un me marche sur les pieds
et ma réaction première, mon réflexe inné,
c’est de m’excuser platement.

vendredi 30 mars 2018

Lire : quand les corps reviennent





De la bouillie, avait dit le docteur, par cuillers à café. Six à sept fois par jour on lui donnait de la bouillie. Une cuiller à café de bouillie l’étouffait, il s’accrochait à nos mains, il cherchait l’air et retombait sur son lit. Mais il avalait. De même, six à sept fois par jour il demandait à faire. On le soulevait en le prenant par les genoux et sous les bras. Il devait peser entre trente-sept et trente-huit kilos : l’os, la peau, le foie, les intestins, la cervelle, le poumon, tout compris : trente-huit kilos répartis sur un corps d’un mètre soixante-dix-huit. On le posait sur un seau hygiénique sur le bord duquel on disposait un petit coussin : là où les articulations jouaient à nu sous la peau, la peau était à vif. [...]
Une fois assis sur son seau, il faisait d’un coup, dans un glou-glou énorme, inattendu, démesuré. Ce que se retenait de faire le cœur, l’anus ne pouvait le retenir, il lâchait son contenu. Tout, ou presque, lâchait son contenu, même les doigts qui ne retenaient plus les ongles, qui les lâchaient à leur tour. Le cœur, lui, continuait de retenir son contenu. Le cœur. Et la tête. Hagarde, mais sublime, seule, elle sortait de ce charnier, elle émergeait, se souvenait, racontait, reconnaissait, réclamait. Parlait. Parlait.
M. Duras, La douleur, Folio, p.72-73

C’est toujours par ellipses qu’on raconte les retours des camps. 
Marguerite, elle, décrit l’horreur à travers le corps. Le corps qui revient. Le corps qui se remet. La fièvre, la merde, la voracité. Le corps à corps entre la vie et la mort. En 1985, au bout de 40 ans, elle fournit une pièce à un puzzle qu'on ne saisira jamais entièrement. Elle dit : J'ai retrouvé ce Journal dans deux cahiers des armoires bleues à Neauphle-le-Château. [...] La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie. Le mot "écrit" ne conviendrait pas. Je me suis retrouvée devant des pages régulièrement pleines d'une petite écriture extraordinairement régulière et calme. Je me suis retrouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n'avais pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m'a fait honte.


jeudi 29 mars 2018

Vivre : compagnonnage



Pour être facétieuse, elle l’est. On ne peut pas le nier.
Fiable, fidèle. Et tellement d’allure ! Mais surtout : facétieuse.
Avec cette manie de ne plus vouloir allumer ses phares, parfois.
Et de ne pas vouloir éclairer sa jauge quelquefois
(ce qui m’a valu une ou deux pannes sèches et quelques regards goguenards)
Les essuie-glaces, ces derniers temps, ça va,
mais il lui est arrivé de les garder bloqués pendant quelques mois
(en hiver, ça va de soi)
Ces derniers jours, elle a décidé que son coffre ne s'ouvrirait pas. 
C’est comme ça.
Mais, bon, je suis accro, qui n'a pas ses p'tits défauts?
On ne peut pas rouler dans une superbe Volvo de presque trente ans
sans... quelques menus inconvénients.




mercredi 28 mars 2018

Habiter : comme un enfant


The Sturgis tiny house


Fascinée par les tiny houses, ces petites maisons sur roue,
qu'on peut tracter un peu partout.
Il suffit de se faire prêter un terrain, d'avoir un accès à l'eau et à l'électricité.
Et voilà, on peut s'installer. Le coût : réduit. La mobilité : assurée.
Je me surprends  à rêver comme jadis devant les catalogues de poupées.
Je pourrais y passer des heures : reportages, vidéos, photos.
R. se rit un peu de moi : où rangerais-tu toutes tes chaussures?
Et les jours de pluie, dans un espace si réduit ?
Il n'empêche : les tiny houses me font fantasmer. 
Elles me rappellent les cabanes d'autrefois, les dînettes, les on disait que.
Elles évoquent la liberté, les jeux, l'envie de faire comme les grands. 
(mais tout  en restant bien des enfants)

mardi 27 mars 2018

Vivre : l'heure d'été


Madona con santi / Maestro di Roncaietti (?) / Musei civici / Padoue

Dans le bac rouge, l’origan verdit.
Dès potron-minet, les oiseaux babillent.
En face, le Jura rosit. 
Tout bien considéré
le printemps pourrait être arrivé.

lundi 26 mars 2018

Vivre : still life / 40



Mes nombreux déménagements m’ont prévenue contre ma tendance à trop posséder, à trop conserver, à m’alourdir de choses qui ne serviront à rien, que j’aurai oubliées, que je donnerai ou jetterai au moment de quitter le logement. 
Depuis, ça me reprend deux ou trois fois l’an. Je dois faire le tour de la maison et traquer l’inutile ou le dépassé.
Au terme de mon inspection hier, j’avais rempli un gros sac de bouquins qui ne seraient jamais relus, deux ou trois cardigans qui ne me plaisaient plus. Ils s’en iront ailleurs faire le bonheur d’autres gens.
La maison ainsi me paraît plus claire, plus légère. J’emprunte plus souvent. J’achète plus judicieusement. Je refuse les cadeaux bonus, les points de fidélité, les échantillons, les offres en tous genres. 
Je fais place aux fleurs, qui se déploient, sourient et s'en iront quand elles auront fini leur temps.


dimanche 25 mars 2018

Vivre : la traversée de l'hiver / 22





Ma généraliste a dit : elle n’a pas coupé le cordon ombilical. Je venais de lui raconter la délirante hospitalisation de l’avant-veille, dans le but de faire passer une IRM à une moribonde, en pleins râles, grabataire (comment E. avait-elle fait pour convaincre le médecin de cette aberration ? lui imposer le trajet en ambulance, le bloc hypermoderne et fonctionnel, de nouveaux lits, de nouvelles voix, du stress, des secousses ?). J’avais reçu ensuite un appel en pleine nuit – réveil plutôt violent -pour m’informer seulement que l’IRM n’avait pas pu être entreprise.
Elle n’a pas coupé le cordon ombilical. Elle ne peut pas accepter de la laisser partir et induit le besoin d’investiguer chez les médecins.
Pour mourir en paix, il faut que votre entourage soit apaisé et accepte de vous laisser. Depuis des mois, E. s’agite et sa seule raison d’être est de prolonger à tout prix la vie de sa mère.
Ici, la forêt m’a appris le cycle des saisons et l’inéluctable vol des feuillages à l’automne, quelques virevoltes avant d’aller tapisser la terre et la nourrir de leurs forces épuisées.
En raccrochant dans le noir, je me demandais comment se terminerait cette longue négation de l’évidence : nous sommes mortels, voués à nous séparer, emportés dans la ronde éternelle des saisons.

samedi 24 mars 2018

Vivre : penser en marchant





Soudain, face au vent du nord qui me harcelait sur le haut-plateau, j’ai réalisé que ma vie comporterait encore une multitude de problèmes. Qu’un problème résolu mènerait inévitablement à un autre problème et que la vie ne serait faite que de cela : des problèmes, comme des côteaux, à flanc de colline, arpentés l’un après l’autre. Et jusqu’à la fin. La vie consisterait donc à assumer avec le plus d’élégance possible tous les aléas se présentant les uns après les autres (sans oublier l’acceptation joyeuse de toutes les haltes bienfaisantes).

vendredi 23 mars 2018

Vivre : les mots pour le dire




Des mots que je n’utilise jamais : salmigondis, fissa, mordicus, falbalas et simagrées.
Des mots et expressions que j’utilise trop souvent : fichtre ! tudieu ! diantre ! si faire se peut, plait-il ?
Cette dernière, je ne sais pourquoi, a le don d'irriter R. au plus haut point

Pourtant, plait-il m’a toujours paru une façon jolie bien qu’un tantinet désuète de solliciter une précision.

jeudi 22 mars 2018

Vivre : les affinités électives


Le jeune homme et les arts (détail) / Sandro Botticelli / Louvre / Paris


Dans les groupes, c’est curieux, il se passe toujours ce phénomène :

Les premières personnes rencontrées, celles vers qui fortuitement
je suis amenée à me diriger pour une info, ou pour dire trois mots
sont celles avec lesquelles je tisserai des liens plus tard
(idem a contrario pour les premiers instincts de répulsion)
On pourrait croire que ce n’est que du hasard
et que les séances suivantes vont rectifier l’impression.
Mais celles-ci ne font qu’apporter confirmation :
On se choisit, on se fuit au premier regard.

mercredi 21 mars 2018

Manger : ras la fraise!


Portrait de Haesje van Clayburg / Rembrandt / Rijksmuseum / Amsterdam


Inodores, venues de loin et n'ayant le goût de rien,
que font-elles sur les étals, tandis qu'encore il neige?
Tordons enfin le cou à ces propositions obscènes :
mangeons sage, mangeons local, mangeons bien.

mardi 20 mars 2018

Voyager : parcours alternatif





Elle était au fond de ma poche. Où je l’avais perdue, je ne saurais le dire.
Toujours est-il que, après avoir entendu Madame la Consul honoraire me dire qu’elle ne pouvait malheureusement rien faire pour moi, pas plus que ses collègues de l’ambassade à La Haye d’ailleurs, et précisé que la compagnie que j’avais choisie se montrait très très sévère et que, même munie d’un constat de police, elle doutait qu’elle me laissât quitter le territoire à bord d’un de ses appareils, qu'il me faudrait alors probablement essayer de me procurer un billet auprès d’une compagnie plus compréhensive, ou rentrer par le train, qu’éventuellement je pouvais tenter de les appeler en leur expliquant en détail les raisons impératives pour lesquelles il me fallait repartir, je me suis retrouvée à sillonner la ville, à pied, en tram, en autobus pour aller quérir un banal rapport policier.
Ce faisant, je constatais que cette métropole avait très peu de commissariats et que ses habitants semblaient fort peu les connaître. Je me souviens de leur regard stupéfait quand je m’adressais à eux : something happened ? demandaient-ils tout en me regardant d’un air mi-consterné, mi-apitoyé.
Ce jour-là, au fil de ma recherche, j’ai découvert des quartiers inconnus, résidentiels ou populaires, et demandé mon chemin à toute sortes de gens, tous très gentils et attentionnés : des bibliothécaires, des réceptionnistes d'hôtel, des épiciers indiens, des retraités, des mères de famille, des balayeurs de rue, des policiers (en train de déménager), d’autres policiers (occupés à emménager et par conséquent les uns et les autres inaptes à me délivrer mon malheureux papier). Ils m’ont tous indiqué le chemin (un tortueux chemin, qu’ils montraient tous sur la carte en précisant basically it’s in this direction, it’s at twenty minutes walking) en se disant sincèrement désolés.

Au bout de trois heures, après qu’enfin, dans un ultime poste, une policière avenante m’eut tendu le document tant espéré, je décidais de faire la seule chose sensée qui s’imposait : plus question de démarches, téléphoniques ou bureaucratiques, je suis entrée péremptoirement dans la boutique d’un marchand chinois et j’ai choisi avec soin un porte-bonheur apte à me prêter main-forte. J’ai décidé que ce serait lui et lui seul qui saurait me faire passer la frontière.

Eh bien… quelques heures plus tard, ça a parfaitement fonctionné (n’en déplaise à Mme la Consul honoraire, que j'imaginais alors fort occupée à se goinfrer de petits fours dans une quelconque réception officielle).
En repensant à cette matinée ubuesque, je me dis qu’elle m’a appris bien plus sur la ville, ses rythmes et ses gens que les promenades en bateaux-mouches ou les visites guidées, les tours à vélo ou en pédalo. Elle m'avait fourni l'occasion de découvrir Amsterdam, destination touristique s'il en est, vraiment vraiment autrement.