jeudi 31 août 2017

Vivre : still life / 29





On l’a encouragé, soutenu, écouté
(surtout : écouté)
Et puis, quand il a décidé
de s’en aller vivre ailleurs ses aventures légales
on lui a donné un dernier coup de pouce parental :
quatre-vingt verrines pour un pot de départ convivial.

Tiramisu, capunata, couscous, pesto, ratatouille.
Sans oublier le pain maison, l’authentique salami et le fromage de brebis,
importation directe d’Emilie-Romagne

Pour que tout soit prêt à l'heure, sans stress, un seul recours :
du plaisir, de la créativité et de l'humour. 

mercredi 30 août 2017

Vivre : Amor ch'a nullo amato...


Ravenna

A chaque fois, à chaque dérive ou à chaque danger de dérive, 
comme un cercle qui se boucle,
comme un fleuve qui retrouve son lit,
je reviens vers lui.

mardi 29 août 2017

Vivre : réveils à Ravenne



Je me souviens
Les matins dans la chambre claire
Les colombes et la lumière
Le tremblement des tentures pâles
Mon demi-sommeil
Et mon émotion entière.

lundi 28 août 2017

Voyager : la chaise musicale


 "Prima donna" / 22.08.17 / Barbara Grazzini, Silvia Felisetti, Susie Georgiadis,



La nuit venait de tomber. Nous avons obtenu la dernière table libre car le concert allait débuter. Ce soir-là sur la piazza: un spectacle consacré à « la Callas», avec trois cantatrices pour donner de la voix. Devant nous, une longue table avait été réservée par un groupe d’amis, qui se sont retrouvés, embrassés, congratulés, et empressés de discuter. Bien vite, ils ont fait circuler leurs smarphones et ont commenté leurs messages durant toute la soirée. Ils avaient à leurs pieds un tout petit chien apeuré, tandis qu'un peu plus loin, un autre clébard se mettait régulièrement à aboyer.. 
Un couple de sexagénaires aux longs cheveux gris nous a demandé si la chaise devant nous était libre. Ils semblaient avoir fait il y a très longtemps un voyage à Katmandou et ne l’avoir jamais vraiment oublié. La femme a sorti de son sac indien un cahier de mots croisés et ne l’a pas lâché de toute la représentation, tandis qu'elle se faisait masser les pieds par son compagnon. Un peu plus tard, ils se sont déplacés vers une petite table qui s’était libérée.
Une très très vieille dame, accompagnée de sa fille, s'est alors approchée. Elle s’est assise sur la chaise en attendant qu’on lui trouve une place plus proche de la scène. C’était une dame très maigre et très sourde, qui souriait à chaque fois que sa fille lui caressait la joue. Elle posait sur la place un regard éperdu, comme si elle était étonnée d’être là, tout en tenant fermement sa fille par le bras.
Quand elle a quitté la chaise, un couple de touristes espagnols l’a accaparée. L’homme, très vite, s’est énervé contre la tablée d’à-côté : chut chut, leur lançait-il avec de grands gestes des bras. Le groupe d’amis n’a pas paru plus impressionné que ça et l’homme, l’homme qui apparemment appréciait les artistes sur scène et la divine Diva, se désespérait, se plaignait auprès de son épouse, laquelle assistait impassible à son drame mélomane.
Ils ont enfin déniché deux sièges en contrebas. A ce moment-là, une petite fille aux cheveux crépus a été assise avec autorité sur la chaise par son père, qui avait quelques amis à saluer. La petite (trois ans à tout casser mais vive comme une chèvre) n’a pas tardé à se lever et à aller quémander à toutes les tables des olives vertes dont elle semblait raffoler. Le père est venu la récupérer et l’a assise d’emblée sur son vélo tandis qu’elle suçotait une dernière olive dénoyautée. 
Le serveur allait et venait, apportant gelati et cafés. R., comme le touriste espagnol, s'était pris d'admiration pour les deux jeunes sopranos. Ils se sont levés pour aller les photographier. 
Un groupe d’adolescentes en short est venu poser sacs et casquettes sur la chaise abandonnée. Elles rigolaient en se racontant leur été, leurs bronzages, leurs ravages. Leurs gloussements se fondaient dans les trémolos de la Tosca.

A la fin du spectacle, nous avons longuement applaudi, nous avions vraiment apprécié.Nous étions tous ravis: quel beau spectacle, quelle merveilleuse soirée ! C’était une nuit étoilée, une belle nuit d’été. Lentement, nous nous sommes tous dispersés tandis que le serveur remettait la chaise en place et desservait les tablées. 

dimanche 27 août 2017

Voyager : vers la mer



En descendant le col, sur le versant italien, la route caresse les flancs de la montagne et il semble qu’on puisse effleurer du doigt les fleurs carmin et les herbes riches, qui font les délices des bovins éparpillés.
Niché dans un virage, le petit bar avec son curieux Pinocchio articulé, avec ses drapeaux multicolores, accueille à la belle saison sa clientèle bigarrée : gardes-forestiers, motards harnachés, touristes de montagne quasiment arrivés, touristes balnéaires, pas près d’être rendus, mais un rien exaltés, bergers taciturnes. J’ignore pourquoi, mais cet endroit un peu kitsch, un peu désordonné, cet endroit somme toute ordinaire, possède un extraordinaire pouvoir d’apaisement.

Il y a des lieux comme ça : l’eau y chante doucettement, les mots y dansent et s’envolent dans l’air aromatisé, chargé de nonchalance. La musique en sourdine rappelle inévitablement d’anciens étés aux jupes légères et bariolées. Il y a des lieux comme ça, bénis, indémodables et démodés, où le temps semble s’être arrêté et que l'on quitte toujours avec regret..

samedi 26 août 2017

Voyager : l'heure de la sieste



Ravenne


Dans la ville assoupie,
Asséchée, désertée,
Seuls un battement d’aile,
Les rayons d’une bicyclette
Fouettaient l’air brûlant
Pas un chat, mais deux libraires.

Heureusement.

jeudi 24 août 2017

Vivre : VSM, année 1


Foxes / Installation de Michael Stipe / Château La Coste 

Déjà plus de quinze mois que cette nouvelle vie a commencé.
Curieusement, si j’ai rêvé encore une ou deux fois de dindes et de poulaillers, 
si j’ai connu quelques angoisses au souvenir de cette institution reculée,
je n’ai jamais ressenti le moindre regret, je n’ai pas éprouvé le manque de ce métier si longtemps exercé. 
Exercé avec amour. Avec passion.
La passion et l’amour, c’était tant que je pouvais y œuvrer avec créativité,
avec une certaine marge de liberté.
Or, les procédures et les contrôles se sont imposés comme autant de tours de clef.
Il y a un temps pour tout.

Et cette page-là est définitivement tournée. 

mercredi 23 août 2017

Voyager : croire et savoir


Arles / 2017


Au pied des arènes, la vielle gitane mettait tout son cœur à chanter une rengaine d'autrefois.
Du Tino Rossi ou du Luis Mariano, je crois.
Cette chanson…
Cette chanson, qui parlait, je crois, de matins oubliés
m'a ramenée vers des territoires délaissés, que j’avais cru perdus.
D’un coup, je crois,
j’ai inspiré la lumière, le soleil, le sentiment de l'été,
les senteurs de melon de pêche, le parfum du passé.
Je suis entrée dans la ville et j’ai su d'emblée que je l’aimerais.



mardi 22 août 2017

Vivre : basculer




Nous cheminons indéniablement vers l’automne.
Au réveil ce matin :

Les réverbères allumés.

lundi 21 août 2017

Vivre : la traversée de l'hiver / 11





Un lundi ordinaire. J’arrive et je sors de mon panier la salade avec sa sauce à part, la boîte contenant les carottes râpées, les œufs durs, le thon, le fromage, tous les ingrédients qui feront notre déjeuner d’été (la semaine dernière, une incursion dans un chinois déserté m’a laissée à demi-malade. Nous étions les seules clientes dans la salle. On nous a servi une nourriture presque avariée). Nous mettons la table ensemble. Elle m'abreuve d'injonctions comme si j'avais dix ans, elle m'indique pas à pas la manière de procéder et j'essaie d'obéir avec humour. Je lui verse un verre de vin et pense à déboucher le prochain chianti pour la fin de la semaine. Je dévisse les bouteilles en PET pour une ouverture plus aisée.
Nous mangeons.

La conversation peine. Je pose quelques questions : sa nuit ? son sommeil ? ses amis ? la famille ? Mais apparemment, son frère n’a pas pensé à lui rendre visite, ses sœurs n’ont cure de l’appeler, ses voisines se sont absentées, ma sœur est partie dans son chalet, et la télévision est encore en panne (dans le salon traînent en vain les billets laissés par mes neveux pour lui dire sur quelles touches appuyer). Aujourd’hui, pour un motif que j’ignore encore, elle est en mode hostilité. Elle ne parle pas, répond toujours à toutes mes questions par un "hein ?" et je dois systématiquement répéter avant qu’elle ne prononce quelques monosyllabes.
Il se peut que bientôt, demain peut-être, elle se montre soudainement stimulée et vive, selon qu’une de ses connaissances sera passée ou l’aura invitée à goûter. Elle dépend des autres, entièrement et plus que jamais, y compris pour ses états intérieurs. Je l’ai toujours connue comme ça, passant de l’euphorie à l’abattement en un instant, son moral oscillant selon le bon vouloir, les attitudes de son entourage. Disons que ses vieux jours n'ont rien arrangé

Je fais la vaisselle et lui propose de l’essuyer. Les couteaux et les fourchettes se retrouvent en ordre dispersé dans le tiroir. Je range et j’emporte dans mon panier quelques linges et serviettes pour les laver.Je vais jeter les déchets hebdomadaires triés au coin de la rue. Pendant qu’elle fait un somme, je m'occupe des factures mensuelles. J’ouvre le courrier, je classe les papiers, j’écarte les publicités. Ma sœur, avant de partir à la montagne, a laissé bien en vue une lettre concernant un transfert de ligne téléphonique à régler. Dans les WC, je nettoie la cuvette et le lavabo souillés, il faudra penser tout à l’heure à acheter du vinaigre pour désinfecter.
Il arrive que le téléphone sonne. Je décroche et je dis que non, pas d’abonnement à un journal, non, pas de livraison d’œufs, et non, pas de voyante extralucide (quoique…). Je fais le tour de l’appartement, je jette tout ce qui semble pourri, vide ou périmé en m’arrangeant pour que mon passage soit des plus discrets. Je file à la pharmacie. Il y a eu un problème de communication entre le médecin traitant et l’équipe de soins à domicile. Une fois cette question réglée, je rentre et la trouve réveillée. 

Je m’occupe alors de ses mains : elle tient à ce qu’elles restent manucurées. Je lui demande de vérifier si j’ai bien effectué le total des paiements que je passerai faire à la poste tout à l'heure. Attablée, elle compte, elle recompte, et finit par me présenter une liste de chiffres, alignés les uns sous les autres, dont je cherche en vain la cohérence. Il y a deux mois encore, elle était en mesure de contrôler mes additions.
Elle se prépare pour sortir faire ses courses, me demande de lui enfiler ses chaussures, de lui ajuster son pull-over. Je lui dis oui, ça va, oui, tu es bien coiffée.
Dans le supermarché, nous évoluons à travers les rayons quasi déserts. Je la suis avec un chariot, je l’aide à chercher les produits qu’elle désire,  je lui tends ce qu’elle ne peut attraper. A la caisse, je la laisse faire et je surveille, tout en empilant les achats, car les billets tombent de son porte-monnaie comme des papillons fatigués.

Nous rentrons. Elle marche lentement, trop lentement pour mes bras qui portent les bouteilles, les provisions de trois jours. J’ai envie de déguerpir en traversant ce quartier de mon adolescence, ce quartier que j’ai fui à vingt ans et dont je me dis que je n’arrête pas de le fuir depuis des années. Je sens mes jambes qui voudraient courir et j'obéis à ma tête qui me dit de rester. Je m'efforce de mettre mes pas dans ceux de ma mère. Je m'applique à rester centrée et présente, avec - ou malgré - ma frustration, ma nervosité, ma désolation. Encore une journée faite de devoirs assumés, sans un mot d'amour prononcé (ou devrais-je entendre dans ses demandes, ses ordres, ses instructions des mots d'amour distordus par la dépendance? Je n'y parviens pas, au fil des heures je me sens trop découragée, et d'amour je ne saurais parler).

Je la quitte couchée, prête pour un repos avant le dîner. Je m’en vais. Je cours attraper le prochain tramway pour la gare. Tandis que je me presse, je me vois courir. Je réalise que je cours attraper ce tramway comme si j’avais peur qu’il ne soit le dernier. 

dimanche 20 août 2017

Voyager : tomber, se relever








A Vienne, le dernier matin, R. a absolument tenu à entrer dans une petite boutique d'art asiatique. La responsable était attablée avec une jeune personne qui s'est révélée être son élève de japonais. Elle nous a reçus sèchement. Manifestement, nous la dérangions en plein travail. J'allais ressortir vite fait, mais R. a voulu se choisir un T-Shirt parmi tous ceux qui étaient suspendus au fond du magasin. Il a pris celui avec l'impression :

七転び八起き 

Tombé sept fois, relevé huit.
(Prononcer : Nanakorobi yaoki)

En cas de coup dur dans la vie, relevez-vous et essayez encore. En effet, il ne faut pas oublier que la réussite est souvent la récompense d’une succession d’échecs. Regardez un enfant qui apprend à marcher debout. Sil il arrêtait à chaque fois qu’il tombe, on marcherait tous encore à 4 pattes.

R., qui arbore fièrement son nouveau T-shirt, avait raison d'insister : il aurait été dommage de ne pas porter sur soi cette devise fondamentale.

samedi 19 août 2017

Vivre : sous haute protection


Jenny Holzer / installation sur Times Square / NY

Le jour où j’avais découvert l’artiste Jenny Holzer lors d’une exposition à Bâle, je me souviens avoir été scotchée par ses installations. Entre autre, par celle qui disait : protect me from what I want. Des lettres illuminées sur toute une paroi du musée.
La phrase écrite projetait son message hors du monde de l’écriture, hors du rationnel, hors de l’élégance formelle. Elle provoquait  une émotion égale à un tableau de Piero della Francesca ou de Wermeer. Sa force lumineuse parlait au cœur et à l’âme tout à la fois.

Ce matin, au bord du lac, quand l’homme m’a dit qu’il avait une stand up paddle  et qu’il pouvait me la prêter pour que je puisse m’y essayer (et même me donner quelques conseils pour pagayer puisque je débutais), quand il a mis à ma portée ce qui est mon rêve depuis pas mal de temps, quand l’homme m’a proposé cela, en toute générosité, les bras grands ouverts et le regard franc, eh bien, je me suis sentie envahie par une sorte d’angoisse, et je me suis entendue prétexter un rendez-vous pour m’en aller. On désire, on a des envies, et puis… quand elles sont à portée de main… on fuit. Comme si un cadeau de l'existence ne pouvait être accepté. Comme si on ne le méritait pas.

Oui. Il m'avait semblé somme toute plus naturel de passer des heures à sangloter la veille, que d'accepter cette main généreuse que la vie me tendait.

vendredi 18 août 2017

Vivre : non tinc por**


Photo tirée du net


Encore une fois, il fait chaud, c'est l'été. Et soudain le sang se glace.
Les amis contactés vont tous bien. Dans la mesure du possible.
Ils sont sous le choc. Evidemment.


Je lis dans El Pais que ces événements ont donné lieu à ce que l’humanité pouvait exprimer de pire comme de meilleur : alors que les gestes de solidarité se multipliaient dans la ville (dons de sang, taxis œuvrant gratuitement pour dégorger la ville aux métros arrêtés, citadins apportant de l’eau aux voitures bloquées), certains n’ont rien trouvé de mieux à faire que diffuser des nouvelles fausses et alarmistes sur les réseaux sociaux. Ils ont ainsi participé à augmenter le vent de tension et d’angoisse en relayant que "plusieurs bombes avaient explosé dans Barcelone". Ou que " des gens étaient en train de se faire massacrer à la mitraillette sur une grande avenue".

Pure connerie ? Envie de se rendre intéressants ? Besoin d'émotions fortes ? Qu'est-ce qui peut donc pousser les gens à de telles absurdités? Une seule réponse : no tinc por. Facile à dire avec un peu de recul, certes, mais indispensable attitude à cultiver, me dit mon amie Montse. 


**je n'ai pas peur

Vivre : baignade enchantée


vignobles dans mon village


La bouée jaune
tient à bonne distance les embarcations de toutes sortes,
D'ici, il semble qu'on nage dans un conte d'été.
On évolue à lentes brassées dans un monde tout vert :
La forêt déboule sur les prés,
lesquels viennent à leur tour se répandre sur les roseaux et les algues.
(le ciel, bien impuissant face à toute cette verdure, semble sur le point de verdir lui aussi)
Les libellules volent. Les serpents serpentent (parfois).
Les crapauds crapahutent sur les lianes (sans se laisser embrasser) .
Dans cet univers émeraude, chatouillé par les rayons du soleil levant,
je me sens la reine d’un royaume silencieux et vaste.
Reine dans mes rêves
Reine dans mes coulées douces.
Enfourchant ma bicyclette pour remonter la pente,
je ris à pleines dents de toute cette liberté mutine retrouvée.

jeudi 17 août 2017

Vivre : les non non-dits


Madame J.A.D. Ingres, née Madeleine Chapelle  (détail)  / Jean-Auguste-Dominique Ingres / coll. Bührle


S’il est une chose qui me peine et me met en rage tout à la fois, c’est qu'on me refuse quelque chose sans me le dire en face. 

Demander, c’est être en vie. C’est oser, c’est risquer. Demander, c’est toujours s’exposer.
Par conséquent, apprendre à essuyer un refus est une compétence fondamentale, qu’il s’agit d’acquérir pour se permettre d'être en... envie.
(Nos envies nobles ont besoin d'être reconnues, nous devons leur permettre autant que possible de se réaliser).
Il n’est jamais vraiment agréable de s’entendre répondre : « non » quand on s’est risqué à demander (et disons qu’il y a mille façons, plus ou moins douces ou cruelles, de l'exprimer ce « non »). Mais ça vaut toujours le coup de risquer.

Ma rage et mon chagrin ne viennent pas du refus lui-même (Il y a une multitude de « non » directs que j’ai bien encaissés). J’ai beaucoup de difficulté en revanche avec les refus lâches : quand on pratique l’esquive, qu’on se débine, plutôt que d’assumer franchement, clairement sa réponse négative. Oui, dans ces cas, le manque de courage de la personne sollicitée a le don de me blesser. Je le ressens comme une gifle, comme un manque de respect.

Mes émotions me signalent que je n'ai plus à prendre sur moi la faiblesse ou la lâcheté d'autrui.  Et tant que la leçon n'aura pas été apprise, elles viendront me le rappeler.



Accepter ce qui est
Acceptation ne signifie pas, quels que soient les efforts d’imagination qu’on déploie, résignation passive. Bien au contraire. Il faut énormément de courage et de motivation pour accepter ce qui est – en particulier quand ce n’est pas à notre goût – et pour travailler le plus consciemment et le plus efficacement possible sur notre situation, avec les ressources à notre disposition, pour établir des liens de sagesse avec ce qui est – ce qui peut signifier, à un moment donné, atténuer, guérir, rediriger ou changer ce qui peut être changé.


Jon Kabat-Zinn

mercredi 16 août 2017

Vivre : still life / 28






Les deux tiroirs de Bordeaux. 
Achetés 1 euro au marché Saint-Michel.
Il ont mis du temps à trouver leur voie.
Ont servi de porte-fruits pendant quelque temps.
De vide-poche. De boîte à crayons.

Et finalement, comme après une longue longue quête,
les deux sempervirens s'y sont installés,
s'y sont lovés,
les ont adoptés. 

mardi 15 août 2017

Lire : questions de sensations


Le garçon au gilet rouge (détail) / Cézanne / Fondation Bührle


Rediffusions estivales à la Compagnie des auteurs. 
Rolande Causse, amie et auteure de Conversations avec Nathalie Sarraute, parle des expositions qu’elles visitaient ensemble. NS s’intéressait énormément à  la peinture. Elle fréquentait beaucoup les musées, la National Gallery, le Louvre, les musées russes. Elle admirait entre autres, Cézanne et les Cubistes.

La question de la sensation…oui  et de casser les lignes aussi. Chez Cézanne, surtout, dans beaucoup de tableaux, les lignes, les routes, les chemins bifurquent. Les maisons dansent d’une certaine manière.
Et Nathalie ce qu’elle voulait c’était aller sous les mots, casser les mots, voir ce qu’ils avaient avant qu’on les prononce, ce qu’il y avait après. Tout ce qui les entourait. Et c’était ça, si vous voulez, ce rapport qu’elle avait avec la peinture du fin XIXème, XXème siècle.
Mathieu Garrigou-Lagrange demande : Parce que les mots, c’étaient des sensations ?
Les mots, ce sont des êtres vivants, disait-elle, mais des êtres vivants  qui comme tous les êtres vivants laissent une trace, avant de venir et laissent une trace avant qu’ils disparaissent.Elle disait que les mots n’étaient pas capables de tout dire. Elle fait le procès de la langue .Et à partir de là elle cherchait, elle, à les ouvrir. A partir de là elle cherchait la sensation, les sensations, qu’il y avait chez chacun de nous avant de les dire, et qui restaient peut-être après. Et ces sensations, c’était cela qu’elle voulait écrire.
Mathieu Garrigou-Lagrange : Et vous lui avez posé la question de savoir : "Quand est-ce qu’on sait qu’on a terminé de travailler sur un texte" ? 
Ah oui, ça c’était une très belle journée. Moi j’écris des romans, des poésies et il y a des moments où on ne sait pas quand on a fini d’écrire. Je crois que c’est la question que se posent tous les écrivains. Nous étions suffisamment amies, suffisamment dans le creux de la littérature, dans la profondeur, pour que je lui pose la question. Et elle m’a dit : Rolande, c’est le moment où quand on reprend un texte, on le modifie et on se dit que ça ne va pas du tout : Là, on l’abime et là, il est terminé.


Là, on l’abime et là, il est terminé. Sentir cela. Savoir quand les textes, comme n'importe quelle chose, sont terminés.
 La subtilité, la sensibilité qu'il faut pour sentir cela!

Rolande Causse, Conversations avec Nathalie Sarraute, Seuil, 2016

lundi 14 août 2017

Vivre : les vérités des mugs



Femme dans un fauteuil / Picasso / Albertina / Vienne

Dans la vitrine,
il y en avait pour tous les goûts.
Vraiment.
Des  me you and the sea,
des keep calm and....
des never never never give up.

Et puis, dans un coin,
celui-ci écrit en noir sur blanc :
Never let the things you want
make you forget the things you have.

Le mug avait tout compris.







dimanche 13 août 2017

Vivre : le visiteur imprévu


Photo prise par Sylvie S. à Auschwitz

Ah !
Il est passé juste là, sur la terrasse,
maigre, efflanqué,
il a frôlé nos chaises,
tandis que nous admirions l’éclaircie.
On le sait : il vient à nuit tombée
récolter nos restes sous le prunier.
Là, là quand je lui ai dit non tu n’entres pas
il m’a regardée, pas du tout inquiet. 
Plutôt frondeur, effronté.
Et puis il s'en est tranquillement allé.
Visiteur du soir, 
le jeune renard
 passerait donc maintenant entre chien et loup?

samedi 12 août 2017

Vivre : en attendant septembre


Parc villa Valmorana / Vicenza

Au centre ville, on trouve encore sans peine des places pour se parquer.
Devant la gare, les bagages de toutes tailles vont et viennent sans s'arrêter.
Les vitrines exhibent des cahiers et des cartables colorés.
Dans les rues, ceux qui n’ont pas pu partir croisent ceux qui rentrent fauchés.
Sur les terrasses, des gens hâlés échangent leurs expériences de vacanciers.
(Il y a eu quelques valises égarées. Il y a quelques pieds bandés).
D’ici quelques jours, la ville aura retrouvé son rythme ordinaire.
Le marché sera à nouveau un lieu de convivialité.
A la bibliothèque, les livres seront rapportés (certains gondolés).
C’est le mois d’août. Le mois des derniers départs et le mois des rentrées.
C’est l’été et en même temps ça ne l’est déjà plus.
La campagne prend des allures de jeune accouchée.
Les moissons s’achèvent. Les champs sont ravagés.
Les couleurs des feuillages semblent légèrement passées. 
Les réveils pluvieux se font de plus en plus nombreux.
Voici arrivés les jours où, comme un joueur qui observe et garde un atout dans sa manche,
je commence à me languir de septembre.

vendredi 11 août 2017

Habiter : réhabiliter ensemble




Le collectif d’architectes Assemble a gagné en 2015 un prix d’art britannique prestigieux, le Turner Prize. Pour la première fois, la récompense n’était pas décernée à des artistes, mais aux auteurs d'un projet de réhabilitation : celui de Toxteth, un quartier délabré de Liverpool. Dans l'équipe, ils ont tous moins de trente ans et croient fermement qu’on peut rénover et innover sans grands moyens, en jouant la carte du local, en pratiquant une réutilisation des matériaux et en impliquant les populations concernées. Ils arrivent, ils discutent avec les gens et se retroussent les manches. Ça met de la vie dans la ville, ça ouvre des possibles, ça donne espoir, cette archi vraiment pas chère. On peut créer et stimuler l'imaginaire avec un minimum.

OTO projects, dans une banlieue londonienne, est une salle de musique expérimentale à l'insonorisation originale : des sacs empilés d'un côté et du mortier de récupération de l'autre. Des gravats trouvés sur place constituent le matériau de base, filtrés pour remplir les sacs, grossiers pour le mortier.




OTO Project / Dalston / Hackney London

jeudi 10 août 2017

Voyager : tête baissée



C'était samedi et la nuit se refusait à tomber.
Tandis que la touffeur ne lâchait pas d'un pouce,
loin des terrasses et des spectacles en tous genres,
que faisait donc cet homme, presque un vieillard,
penché, absorbé
dans son atelier?
Je l'imaginais artisan ébéniste, ou graveur.
Il a levé soudain la tête et,
dans un même mouvement,
je me suis empressée de baisser la mienne.
Ma timidité et son application farouche 
préserveront le mystère de l'inconnu du 7ème arrondissement.



mercredi 9 août 2017

Regarder : chercher dare-dare


David Teniers /1651 / Kunsthitorisches Museum / Wien

C’est un tableau qui représente un collectionneur, l'archiduc Léopold-Guillaume, 
dans sa galerie de Bruxelles, où il avait rassemblé une riche collection de grands maîtres. 
On l'a longuement observé.




Et puis, on a joué, à faire un jeu de piste dans tout le musée.



Juste ici 5 en haut à droite 
on a repéré la femme adultère entourée de bien-pensants soucieux de la blâmer.




Le Christ et la femme adultère (détail) / Titien





Se tenant au dessous de la malheureuse adultère 5 la belle dame énigmatique peinte par le Parmigianino.





Et Gian Giacomo, bien caché là derrière cette grande toile vénitienne.


G.G. Bartolotti / Titien





Et Violante, naturellement, impossible de la louper.


Violante / Titien

On s'est bien amusés, allant d'une salle à une autre, revenant pour vérifier, nous extasiant parfois d'avoir trouvé, 
et  nous retrouvant parfois bredouilles quand un détail nous avait échappé.

Au bout d'un moment, on s'est rendu compte que le personnel nous observait avec perplexité :
ces deux adultes qui n'arrêtaient pas de rigoler! 

Alors on a réalisé que l'heure du déjeuner étaient passée depuis un bon moment
et on est sortis dévorer des Wursts et du Leberkäs à l'Imbiss juste à côté. 



mardi 8 août 2017

Vivre : réveils roses



six heures
le lac s'est mis en alertes
les arbres s'agitent
le ciel fait son Rothko
juste avant de faire sa cascade

lundi 7 août 2017

Voyager : persévérer


Musée de l'histoire de Vienne

La fille ne se laissait pas décourager.
Grande, mince, à l’aise dans ses shorts et dans ses baskets,
elle posait des questions à tous les gardiens, dans toutes les salles visitées.
Et immanquablement elle recevait des réponses comme :
Je ne sais pas je ne suis pas d’ici je dois aller me renseigner
Ou alors : seulement un regard vide, découragé, décourageant
(il faut dire que les gardiens semblaient presque tous ailleurs
comme s'il appartenait aux visiteurs de les garder ici)
Et finalement, dans la dernière halle, celle consacrée aux tensions,
aux cohabitations dans la ville contemporaine,
elle a posé une énième question à un énième gardien.
Lequel lui a répondu - vraiment - avec intelligence, humanité et sagacité.
Et une conversation – une vraie - s’est engagée.

Voyager : développer l’art de la curiosité.
Voyager seul : développer l’art de persévérer dans sa curiosité.

jeudi 3 août 2017

Vivre : en attendant l'orage



Fra Angelico / San Marco / Firenze



Tristesse des choses qui s’évaporent.
Tristesse du jour qui s’assombrit avant le soir.
Tristesse de ce qui fut et ne sera plus,
de ce qui est en train de se perdre,
de ce qui est à peine encore là,
de ce que demain n’aura pas.

mercredi 2 août 2017

Vivre : still life / 27




Parfois, ma vie est un puzzle bien ordonné. 
Il manque ça et là quelques pièces au ciel, aux nuages, mais dans l’ensemble, 
l’image est cohérente et le dessin pratiquement achevé.
Durant ces périodes, je sais l’âge que j’ai. 
Je me sens en bonne santé et jouis des prérogatives liées à mon expérience.
Je bénis la vie de m’avoir laissée en vie jusqu’ici
et Mister C. d’avoir certes badiné plusieurs fois avec moi, mais sans grands dégâts. 
Oui, parfois ma vie est un puzzle bien ordonné.

Mais d’autres jours, tous mes âges se bousculent et donnent de la voix.
La petite fille de six ans fait des siennes. Elle tape du pied. 
Elle exige des jeux et des couleurs et me trouve trop répressive.
La fille de vingt ans réclame son dû avec insistance. 
Elle veut enfin vivre en dépit de tous les interdits et obstacles trouvés sur son chemin. 
Elle déplore les folies évitées, les passions réprimées.
Et voici que la vieille femme de 80 ans se profile et m'informe qu’elle entend être sage et belle. 
Elle désire sérénité et compassion. Et élégance.
(Heureusement que la femme de 40 ans se tient tranquille, 
il faut dire qu’à 40 ans, comme à 50 du reste, je vivais des pics de projets et de vitalité).
Et moi, moi face à tous ces moi, je ne sais pas, je ne sais plus où donner de la tête.
Tout se bouscule. Serais-je en train d’amorcer une crise de la soixantaine ?

Me voyant ainsi tiraillée, 
je ne retrouve la paix qu'en enfilant mon maillot rouge,
quand je m'immerge et avance à grandes brassées.