lundi 31 juillet 2017

Vivre : certains matins du monde


Un lac en Suisse


Parmi les choses que j’aime au petit matin :
Le bateau du pêcheur qui fonce en diagonale vers le mitan du lac
Le jour qui se lève en rose ou en doré
Cette lumière qui se fait imperceptiblement attendre
Cette lumière à peine atténuée
Cette lumière qui annonce inexorablement l’automne au cœur de l’été

dimanche 30 juillet 2017

Vivre : du temps pour soi


Arles / entrée cloître St-Trophime

C’est une habitude désormais, c’est toujours en voyage.
Je lorgne à travers la vitrine, j’entre et je demande s’il y aurait une possibilité.
Il s’agit seulement de couper deux centimètres, ma tignasse se débrouille pour le reste.
Là, c’était une enseigne un peu kitsch, rose et mauve, sur une avenue à grand trafic.
En cette fin d’après-midi, mes pieds et mes pupilles déclaraient forfait
et celui annoncé sur la devanture paraissait très attractif.
Une femme tout sourire m’a priée de m’asseoir : elle en avait pour une minute.
Faites, faites, j’ai dit en me lovant dans un fauteuil en skaï.
Assise devant un miroir, une jeune fille pâle recevait un soin. Tête penchée, docile,
elle gardait obstinément les yeux baissés sans émettre le moindre son.
Une solide blonde d’âge moyen avait rangé son chariot de courses à l’entrée
et se redressait avec panache à mesure que tombaient ses lourdes mèches oxygénées.
Elle était venue avec sa copine Malika, à qui on faisait une coloration.
La première était aussi enrobée et paisible que l’autre était menue et agitée.
On entendait dans le salon : non, Malika, encore vingt cinq minutes. Non, Malika, c’est pas encore l’heure.
Malika se levait, sortait du salon, revenait, demandait quand ce serait terminé.
Pour finir, on a entendu une sonnerie et l’apprentie a dit : c’est Malika : elle a avancé la minuterie.
On se sentait bien dans ce salon sans chichis.
Cheveux balayés vite fait. Radio locale en fond sonore. Conversations sans intrusion.
Ça sentait la ménagère qui prend un moment pour elle
(et Malika apparemment avait un peu de peine).
Ça sentait la femme qui jongle, qui donne, qui s’active.
Mais aucun stress dans l’air,
juste la certitude que de toute façon ce qui devait être fait allait se faire.

Et que tout était bien. 

samedi 29 juillet 2017

Vivre : retour dans un coin du monde


Bajo la lluvia / Nacho Lopez / 1964

Série La Apestosa / José Luis Cuevas / 2002-2004


En quittant l’autoroute, il a dit : c’est drôle, j’ai l’impression d’avoir été absent bien plus longtemps.

Mais, en réalité, nous avions parcouru des tonnes et des tonnes de kilomètres, traversé l’Ukraine et la Sibérie, l’Iran, l’Amérique latine, la Chine et Hong-Kong, découvert le peuple Kogi, croisé le regard de multiples personnes (que dis-je, croisé ? Non : dévisagé, plongé nos yeux dans leurs yeux à la recherche de leur vérité et peut-être de la nôtre), 
nous avions traversé les époques, de révolution en évolution.

Dès lors, tous ces territoires, tous ces êtres, toutes ces civilisations, nous les ramenions en partie avec nous et, si le temps réel avait été bref et nos bagages comme à l'accoutumée ultra légers, nous ne revenions sans doute pas pleins d’usage et raison, mais du moins emplis de curiosité et de tendresse, riches en observations et apprentissages,
rêveurs et pensifs, 
vers cette maison-île, cette maison-socle, vers ce petit coin du monde. 

vendredi 28 juillet 2017

Vivre : enfances



 "Looking for Lenin" / Niels Ackermann et Sébastien Gobert / Arles 2017


Portées par le mistral,
les feuilles se coursaient autour de la fontaine.
On aurait dit des enfants farceurs.
Leurs pointes sèches venaient racler les pavés
avec des sons de rentrée scolaire.

Mais, sur la place, 
des minots rieurs, vengeurs,
délurés et résolus,
 leur faisaient face et les piétinaient 
à cor et à cri
(mieux : à corps et à cris!). 

jeudi 27 juillet 2017

Lire / Vivre : l'art de perdre


Portrait d'Aletta Hanemans (détail) / Frans Hals / Mauritshuis / La Haye


Fortement contrariée d’avoir perdu ma jolie chaînette, je me demande :
Pourquoi  semble-t-il toujours plus normal de gagner que de perdre ?
Puisque tout n’est que transitoire, pourquoi est-il si difficile de perdre ?
Pour une nouvelle chose apparue dans ma vie,
ne va-t-il pas de soi qu’une autre pourra disparaître ? 
La perte des choses n’est-elle pas une... leçon de choses
en regard de toutes les autres pertes ?
Ce beau poème d’Elisabeth Bishop me revient en mémoire:
(Lose something every day !!!)


One art

The art of losing isn’t hard to master; 
so many things seem filled with the intent 
to be lost that their loss is no disaster. 

Lose something every day. Accept the fluster 
of lost door keys, the hour badly spent. 
The art of losing isn’t hard to master. 

Then practice losing farther, losing faster: 
places, and names, and where it was you meant 
to travel. None of these will bring disaster. 

I lost my mother’s watch. And look! my last, or 
next-to-last, of three loved houses went. 
The art of losing isn’t hard to master. 

I lost two cities, lovely ones. And, vaster, 
some realms I owned, two rivers, a continent. 
I miss them, but it wasn’t a disaster. 

—Even losing you (the joking voice, a gesture 
I love) I shan’t have lied. It’s evident 
the art of losing’s not too hard to master 
though it may look like (Write it!) like disaster.



     Dans l'art de perdre il n'est pas dur de passer maître ;
tant de choses semblent si pleines d'envie
d'être perdues que leur perte n'est pas un désastre.//
Perds chaque jour quelque chose. L'affolement de perdre
tes clés, accepte-le, et l'heure gâchée qui suit.

Dans l'art de perdre il n'est pas dur de passer maître.//
Puis entraîne toi, va plus vite, il faut étendre
tes pertes : aux endroits, aux noms, au lieu où tu fis
le projet d'aller. Rien là qui soit un désastre.//
J'ai perdu la montre de ma mère. La dernière
ou l'avant-dernière de trois maisons aimées : partie !
Dans l'art de perdre il n'est pas dur de passer maître.//
J'ai perdu deux villes, de jolies villes. Et, plus vastes, 
des royaumes que j'avais, deux rivières, tout un pays.
Ils me manquent, mais il n'y eut pas là de désastre.//
Même en te perdant (la voix qui plaisante, un geste
que j'aime) je n'aurai pas menti. A l'évidence, oui, 
dans l'art de perdre il n'est pas trop dur d'être maître
même si il y a là comme (écris-le !) comme un désastre. 

Elizabeth Bishop, Géographie III, traduction de Alix Cléo Roubaud, Linda Orr et Claude Mouchard, Circé, 1991, p. 58 et 59.


mercredi 26 juillet 2017

Ecouter : le silence, le journal et l'inspiration




Sylvain Tesson a étudié la géographie, la géopolitique. C’est un alpiniste, un écrivain, un inlassable arpenteur du monde. R. ayant déposé Dans les forêts de Sibérie sur ma table de nuit, j’ai écouté avec attention la Master classe consacrée à cet auteur. Interrogé à propos de ses sources d’inspiration (la musique? lui fut-il suggéré), il dit : « Si tant est qu’il s’agisse d’une forme artistique, plutôt que la musique : le silence. Je pense que le silence est une forme d’œuvre d’art. »

Le seul matériau d’inspiration pour mon écriture, une fois revenu d’un voyage, c’est le journal intime. C'est-à-dire les notes télégraphiques que j’ai prises au cours des événements que j’ai vécus.  
En fait je tiens mon carnet intime depuis que j’ai une vingtaine d’années. Le journal est probablement l’un des genres littéraires qui m’intéresse le plus. C’est le genre littéraire que j’aime le mieux lire. […] J’ai l’impression que le journal est un genre épistolaire. C’est une lettre qu’on s’adresse à soi-même.
 Enfin, le journal est un exercice très étrange de volonté de confirmer que quelque chose a été vécu par son récit. C’est très étonnant, les gens qui tiennent avec obsession, avec une forme de pathologie, un journal intime depuis de très nombreuses années, paraissent parfois avoir l’impression que l’écriture est une confirmation. Plus qu’une prolongation, c'est une sorte de bénédiction, de confirmation, d’incarnation de ce qui a été vécu. Et il leur semble que, si ça n’a pas été reporté dans le journal, il y a une sorte de disparition, d’évaporation.[…]
C’est ma source d’inspiration plutôt que de tourner le bouton de la musique pour écouter un bruit de fond. 


mardi 25 juillet 2017

Regarder : des rencontres





Approcher. Reculer.
Considérer.
Méditer. Observer. 
Admirer. 
Analyser. Scruter.
Rencontrer.


Apprendre encore et toujours à regarder.

lundi 24 juillet 2017

Vivre : le don du ciel


Parc de Rungstedgaard 

Certains matins d’été
assombris, orageux,
quasi menaçants,
la tristesse affleure.
Une méchante petite fouine aux aguets.
Et pourtant, 
dès les premières gouttes,
sentir le frémissement des plantes,
leur délivrance,
leur infinie gratitude.

Parvenir à accueillir comme elles. 

dimanche 23 juillet 2017

Vivre : still life / 26




Ce matin-là, j’avais reconnu quelqu'un dans la rue et cela avait fait naître en moi une intense rancune.
Habituellement, je réprouve ce genre de sentiment. Sitôt identifié, je voudrais le gommer. A l’instant.
Enfin, Dad, alors que tant de temps a passé ? Pourquoi t’abaisser à tant de ressentiment ? 

(Oui, il m’arrive de me malmener au nom de valeurs et de principes)

Mais ce jour-là j’avais catégoriquement rejeté ces injonctions moralisatrices.
J'avais instinctivement décidé d'accueillir l'amertume qui m’étreignait.
En effet, si je m’en souvenais encore, de ce tort subi,  
alors que tant de temps avait passé,
c’est que ma mémoire et ma souffrance étaient intimement liées.
Oui, ce jour-là, de toute évidence ma rancune arrivait en messagère de ma blessure.
Dès lors, pas question de me morigéner. Juste : me chouchouter.
J’avais donc regardé s’éloigner la personne sur le trottoir.
Et j'étais partie offrir ce bracelet turquoise à mes bleus au cœur.

La boucle m’avait paru ainsi… équitablement bouclée. 

samedi 22 juillet 2017

Lire : la naissance d'un nid




Maylis de Kerangal est historienne (option cartographie), philosophe, ethnologue de formation. 
Ses livres offrent des focus originaux sur une réalité précise. 
Qu’il s’agisse de la construction d'un pont ou d’une transplantation cardiaque,
elle élabore ses livres en multipliant les points de vue sur le processus exposé. 
Fascinant de l’écouter : l’idée du « nid » d’œuvres dans lequel elle crée son propre livre m’a laissée bouche bée.


"Moi, je n’ai pas du tout une idée d’autoconstruction. J’ai une position qui est à front renversé avec cette position-là. Je n’ai pu écrire moi-même que parce que j’ai lu. Et aujourd’hui je vois bien que si je ne lis pas et que je ne suis pas portée par des livres qui m’enthousiasment, et par des écritures aussi, pas seulement par des sujets, mais aussi par des langues, j’écris moins, j’écris pas.
Et un des premiers mouvements quand je commence à revenir vers l’idée d’écrire un livre, c’est d’en rassembler [des livres]. Je fais une espèce de collection à partir de ma bibliothèque, qui n’est pas énorme, mais qui est quand même assez riche…Et je ne cherche pas à rassembler des livres qui vont évoquer le sujet qui m’intéresse, mais dès lors que moi, je vais tisser des échos entre ces livres que je rassemble, j’ai le sentiment que je suis déjà en train d’écrire mon propre livre. 
Cette collection, qui précède le moment de l’écriture, la rassembler c’est me placer dans le désir de ce livre à venir. Cette collection n’est pas si importante, c’est une quinzaine de livres. Cette liste va rester stable. Et ça agglomère des textes qui sont pour le coup des textes de nature, de langues extrêmement différentes : un atlas, des textes très documentaires, des essais, de la poésie. Il ne s’agit pas d’aller capter des éléments que l’on va faire exister dans la narration.
C’est comme se préparer une espèce de nid, de faire son nid dans d’autres livres que le sien, un nid de désir, très inspirant.Et quand cette collection se met en place, je sens que le livre vient, je suis en train de construire une sorte d’habitation pour ce roman. Et quand je me déplace, il faut naturellement que je les emmène avec moi."


Les Masterclasses / 17.07.2017

La naissance d’un pont // Réparer les vivants // Publiés aux éditions Verticales

vendredi 21 juillet 2017

Vivre : message subliminal



Fresque / Musée archéologique / Heraklion

C’est tout à coup, en levant les yeux vers l’inévitable écran, dans ce tramway poussif, 
qu’elle saisit l’image de manière percutante :
Une petite fille. Qui tombe. Qui se relève.
Du reste, c’est écrit en guise de commentaire:
« Elle est tombée ». « Elle s’est relevée ».
Une publicité pour une fameuse école privée
(dernière image : une jeune femme conquérante qui grimpe les marches d’un amphithéâtre)
Ses derniers rêves, décousus, avaient tenté de le lui dire.
Mais aujourd'hui l’écran si souvent ignoré l’a clairement indiqué :
 ce qu’elle veut, ce qu’elle doit développer,
c’est son aptitude à se relever.


jeudi 20 juillet 2017

Vivre : au bord du bassin




Cette manière propre à chacun de se livrer à la nage.
Ainsi : la brasse coulée, qui peut s’exécuter en saccadé, en affirmé, en appliqué.
Et aussi en suavité, comme si, à chaque cadence,
on écartait délicatement des roseaux
pour aller découvrir une couvée de canetons tout juste éclose. 


mercredi 19 juillet 2017

Vivre : les non-dits


Ibiza / cala Sant Vicent


Elle voudrait lui dire laissons-là ces chiffres et ces questions techniques. Elle voudrait lui dire regardez-moi, regardez-moi vraiment, permettez à nos yeux de se parler un instant. Elle voudrait lui dire pourquoi partir en vacances dans ce pays lointain, comme tout le monde, faire cette croisière, comme tout le monde ? Elle voudrait lui dire comme vous allez vous ennuyer, là-bas, avec votre femme, et d’abord comment est-elle votre femme, quelle femme avez-vous donc choisie pour être présente tous les jours de votre vie, quelle compagne pour se réveiller à vos côtés le matin et se rendormir le soir, comme tous les matins et tous les soirs ? Elle voudrait lui dire partons ensemble, empruntons des chemins de traverse, allons deviser en aparté sur une terrasse ombragée, allons nous allonger dans un joli pré, laissons voyager nos rêves comme de petits voiliers, retrouvons nos enfances et leurs enchantements. Elle voudrait lui dire toutes ces années n’ont en définitive rien changé, je vous revois et j’ai de nouveau envie de vous enlever, de vous soustraire à votre quotidien, beaucoup trop balisé. Je veux vous ouvrir comme une pochette surprise colorée.. Elle voudrait lui dire à chaque fois, après, après vous avoir quitté, j’essaie de reconstruire l’oubli, de ranger votre sourire inouï dans un tiroir, de classer définitivement cette affaire, mais à chaque fois, mes efforts sont réduits à néant, mon château de cartes s’écroule, je me retrouve démunie, écrasée, impuissante face à ce besoin lancinant de votre présence. Elle voudrait lui dire Elle voudrait lui dire Elle voudrait lui dire.

Mais, soudain, elle perçoit son regard sur elle. Aujourd’hui, il a la résignation d’une plage délaissée. Elle y lit les illusions effilochées, la conviction d’avoir tout expérimenté jusqu’à la lassitude, jusqu’à l’incapacité d’oser. Elle y devine la nécessité d’amarrer ses besoins, dans un port familier, et jusqu’à l’arrière-saison.

Alors, elle ressent l’exigence de partir très vite, pour vivre ailleurs « son » été, « ses » découvertes, « ses » insondables possibilités.

Et elle finit par dire : merci pour vos précieux conseils et passez de bons congés.


mardi 18 juillet 2017

Lire : les quadras, selon Zeruya



Vicenza / Palazzo Leoni Montanari

En lisant les romans de Zeruya Shalev, écrivaine israélienne, on se retrouve confrontée aux vérités intimes et peu avouables qui se cachent derrière les apparences. On dirait qu’elle s’acharne à extraire la vie de sa coque de bienséance. Elle brise le vernis social, pour décrire de manière crue les territoires personnels, les tensions et les conflits, les déceptions vissées au corps, les refuges illusoires dans des histoires idéalisées. 
Vie de couple, difficultés relationnelles entre proches, enfants, parents, frictions dans les fratries, tout y passe. Ça pourrait sembler pessimiste. C'est peut être simplement  réaliste. Ça sonne juste. Ça invite à la franchise envers soi-même. On lève les yeux du livre et on se met à considérer sa vie sans fard. 
Puisqu'on n'en a qu'une, autant l'explorer avant qu'il ne soit trop tard, cette vie qui est là devant soi.

A l’époque où Nitzane avait encore besoin d’elle, elle respirait à pleins poumons, volait parfois l’oxygène de la bouche des passants croisés dans la rue, mais à présent que sa fille la repousse, la blesse volontairement, elle se fiche de l’oxygène, que les autres en prennent autant qu’ils veulent. Quel drôle d’âge, malaisé, soupire-t-elle, quarante-cinq ans, il fut un temps où les femmes mouraient à cet âge-là, elles terminaient d’élever les enfants et mouraient, délivraient le monde de la présence épineuse de celles qui étaient devenues stériles, enveloppes dont le charme s’était rompu.[Ce qu'il reste de nos vies, p.20]
Elles sont toujours fatiguées, surtout le matin, à la première réunion de l’équipe enseignante. Elles bâillent, piquent du nez, petits oiseaux dépenaillés, qu’elles sont. Il y en a qui boivent café sur café pour se réveiller, il y en a qui se goinfrent. D’ici à midi, les différentes composantes de leur visage auront retrouvé un équilibre, mais tôt le matin, on dirait que l’une a un œil qui tombe, une autre la mâchoire. Plus elles sont jeunes, plus elles sont fatiguées. Elle était pareille, même si maintenant elle a du mal à se souvenir pourquoi. Quel gâchis, et au nom de quoi, en fait ? Ces bébés qui vous réveillent la nuit deviendront en un rien de temps des adolescents furieux, cet appartement que vous vous efforcez d’arranger joliment sera pour eux une prison, cette famille que vous faites tant d’efforts à fonder et à préserver deviendra pour eux un fardeau. Ce mari, pour qui vous sacrifiez votre temps afin qu’il termine ses études ou obtienne de l’avancement, vous quittera au bout de vingt ans pour une femme plus jeune ou, s’il ne vous quitte pas, vieillira sans doute en ingrat bougon, et vous vous retrouverez à aspirer à une autre vie, que quelques unes d’entre vous essaieront peut-être de concrétiser, mais peu réussiront à obtenir une deuxième chance, laquelle d’ailleurs ne vaudra pas mieux que la première.
Hé, les filles, aimerait-elle leur dire au moment où elles s’installent autour de la grande table ovale dans son bureau, moi aussi j’ai été jeune et fatiguée, ce qui a posteriori, me semble effroyablement injustifié. Nous ne cessons de nous mettre en situation d’échec pour savoir jusqu’où nous arriverons à faire face et à prendre sur nous, un enfant de plus, du travail et un crédit en plus, ridicules Sysiphes que nous sommes ! [Douleur, p.67, 68]
 
Quel gâchis, et au nom de quoi, en fait ? C'est sans doute pour tourner autour de cette question qu'elle écrit, Zeruya, et c'est sans doute pour cela qu'on ne peut s'empêcher de plonger dans ses récits, quoi qu'il en coûte. 


lundi 17 juillet 2017

Manger/Boire : honni soit qui malt y pense





Il y avait la Rivale, la Voisine, la Pacifique.
Et des tas d’autres, brunes, blondes, blanches, noires, provenant du monde entier.
Un choix à donner le tournis.
J’aurais pu y passer des heures.
J’ai hésité longtemps, avant de me décider.
Finalement, une Demi-Mondaine, maison la Débauche, provenant d’Angoulême, a eu mes faveurs.

Impossible de séjourner à Strasbourg sans passer faire un tour dans le coin. 
Le patron, fin connaisseur sans être racoleur, n'est jamais à court d'arguments et d'anecdotes. 
Un moment de pure délectation. 

dimanche 16 juillet 2017

Vivre : la révélation


Vierges folles / détail du portail / cathédrale de Strasbourg


« Oh, je vous comprends! Vous n’êtes pas une femme classique, conformiste. Votre genre, c’est le sportif et le décontracté. Non, pas ce modèle-ci : il est trop banal pour vous. Vous avez besoin de vêtements chics qui sortent des sentiers battus. Essayez celui-ci… oh ! Là, vous êtes beeeelle ! Vous êtes juuuuste belle !!!!! »

(je retranscris au plus près, oui, il y avait bien : quatre « e », quatre "u" et cinq points d’exclamation dans la diction de la vendeuse).

L’art de la vente, comme tout art de séduction, consiste à dire ce que l’autre a besoin d’entendre.

Plus tard, j’ai vu passer devant la cathédrale, la femme maigre (presque sèche), cheveux noués en catogan sur sa nuque raide, jupe droite au genou, qui essayait des T-shirt soldés à 69 euros. Elle tenait à la main un sac à l’enseigne du magasin et s’en allait à travers la foule vers son destin sportivo-chic.

samedi 15 juillet 2017

Vivre : le pas savoir





Qu’est-ce qu’elle disait déjà hier soir, Lior Shoov, la chanteuse-clown qui dansait comme un papillon
tout en jouant de la sanza ? 

Dès que j’accepte d’être vulnérable, c’est là où souvent les portes s’ouvrent. 
L’improvisation m’a beaucoup aidée à faire confiance au moment présent.
Je laisse vraiment la place à pas savoir. Ça, c’est une clef. Je laisse la place à ça. Je fais dedans ça,
et je chante ça.
On prend soin de ce moment, parce qu’il est là pour nous faire voir comme la vie est merveilleuse.
Elle est merveilleuse.

La vraie, la superbe compétence, c'est exactement ça : se jeter à l'eau dans le pas savoir. 


vendredi 14 juillet 2017

Habiter : une maison, un été





A mon retour, il y avait une carte minuscule parmi le courrier.
C’était la souriante bijoutière qui tient boutique sous les arcades.
"Pause créative", écrivait-elle, "de retour le 12 octobre."
Oh la riche idée ! Quelle chance de pouvoir la réaliser !
Mettre la clef sous la porte pour tout l’été.
Partir en voyage, sans doute…
Ou peut-être aller rénover cette improbable maison,
dans un endroit si reculé, à mille milles de toute terre connectée,
dont elle m’avait un jour montré fièrement la photo.
Entourée de vieux rosiers, du charme à revendre,
mais tellement déglinguée, un vrai gouffre financier.
Elle aurait donc décidé de consacrer toute la belle saison à ce chantier.
De quoi mettre en échec la routine.
Démolir, reconstruire,
une autre manière de créer.
Pause estivale avec maison à réinventer...


La carte minuscule m’a fait rêver.

jeudi 13 juillet 2017

Voyager : dans un train à trop grande vitesse


Photo trouvée sur le site Alsace Tourisme

Le cimetière, la première fois, j’ai cru avoir la berlue.
Le cimetière, pendant longtemps, je me suis demandé ce qu'il faisait là, coupé de tout.

Il faut dire que je l’aperçois seulement depuis un wagon, et sur cette ligne qui relie Bâle à Strasbourg, alors que l’on avance avec une lenteur désespérante jusqu’à Mulhouse, 
tout à coup le train se met à foncer, avec des allures de TGV comme s’il se ravisait 
et était soudainement pressé de rejoindre sa destination,
et le paysage défile alors beaucoup trop vite.

Seul le vaste ciel alsacien reste impassible, traversé de lourds cumulus mousseux.

Je peinais à comprendre : que faisaient là, toutes ces tombes, anciennes, isolées, abandonnées? 
Et, à chaque trajet, j’attendais l’instant fugitif – à peine trois, quatre secondes - qui me permettrait d’apercevoir 
ces stèles grises, dressées dans l’herbe. Je me retrouvais à chaque fois curieuse et mélancolique, 
frustrée, interrogative face à cette mémoire livrée à l'oubli.

Je scrutais cet étrange cimetière, si loin de la ville, coincé entre un pont enjambant la voie ferrée et des champs de blé. Coincé, mais majestueux.


Alors, cette fois-ci, à l’aller et comme au retour, je me suis juré que prochainement j’irai exprès à Sélestat 
pour visiter son vieux cimetière juif, 
rendre hommage à ses disparus, 
écouter sa dignité solitaire dans le vrombissement des convois et des voitures

mercredi 12 juillet 2017

Ecouter : Fred cavalant derrière ses personnages




Il y a des écrivains comme ça : on aime les lire. 
On aime presque autant (et certaines fois presque plus) les écouter.

Quelques citations de Fred, à mon heure préférée:
 :

"C’est pas l’intrigue qui vient, c’est un objet volant non identifié, parmi toutes les idées qui défilent, qui défilent, qui défilent, et puis il y a une idée qui ne veut pas partir, un truc improbable, et au bout de deux mois, je suis obligée de capituler, de faire un livre autour d’elle, parce qu’elle bouche la route aux autres. Je construis vaguement une intrigue, je suis obligée de trouver un mobile. Et un mobile de meurtre, pour moi, c’est ce qui est de plus douloureux à trouver et à concevoir.Enfin, c’est le jeu, là. Je ne peux pas jouer avec la musique des mots si je n’ai pas d’histoire."
 "J’ai déjà fait la tentative d’un plan de livre : dès le premier chapitre, je le suis pas, donc j’ai abandonné ce fait."
"Je suis pas cinglée, je suis pas dédoublée, je rassure, mais il y a comme un film en noir/blanc de l’histoire qui se déroule dans ma tête à peu près un quart de seconde avant que j’aie décidé d’écrire. Ce qui fait que je suis obligée de les suivre, de leur cavaler après, les personnages. Tout à coup il [Adamsberg] rencontre quelqu’un et je suis obligée d’attendre que le film me montre qui est ce quelqu’un. Je suis précédée par l’histoire qui cavale, des fois atrocement traînée par les mots."
"Donc je présuppose qu’il y a une petite part de l’inconscient qui travaille un tout petit peu plus vite que moi au moment où j’ai les doigts sur le clavier.Des fois, je ne suis pas folle, hein, je gueule sur mon ordi, je leur dis : mais vous pourriez me prévenir quand même. Je ne demande pas la lune. Prévenez-moi avant de ce que vous allez faire ! Et puis il y a des moments où je maîtrise totalement la scène. Mais bizarrement ce ne sont pas les meilleures scènes, celles que je maîtrise totalement de A à Z. Si elles ne m’échappent pas un moment, ne serait-ce qu’un peu, elles n’ont pas le même goût."  
 "Au fond, je ne fais que recopier le film qui passe devant mes yeux. Mais je ne travaille le son qu'après. Après que j’aie cavalé derrière les personnages comme une malade.Il s’agit musicalement de prendre le lecteur là où il en est, par exemple, là sur une rive et de l’emmener doucement en bateau par la musique et quand on le redépose à la fin du livre, en réalité il faudrait que le paysage ait un tout petit peu changé, ne serait-ce que le temps de quelques heures dans sa tête." 

A la fin, Laure Adler lui dit : Mais, vous ressemblez à une femme amoureuse... Réponse :

"Je suis amoureuse des résolutions, je suis amoureuse des autres, je suis amoureuse de tous ceux que j’aime. Je ne suis pas amoureuse fixée, fixée, je veux dire monolithique. Je déteste l’humanité pour tout ce qu’elle fait, mais j’aime les gens."

Fred Vargas / L’Heure bleue / France inter / 16 mai 2017