vendredi 31 mars 2017

Regarder : avec le corps



Bartholomüs Bruyn I, Portrait of Elisabeth Bellinghausen / Mauritshuis / Den Haag


De la Beauté, tant de définitions.
Mais c’est sans doute mon corps qui sait le mieux m’en parler.
Soudain
un sentiment de paix intense s’empare de mon être.
Mes yeux se détendent. Mes épaules se relâchent.


Toutes mes cellules disent oui à l'unisson.
Je vis comme une longue expiration. Une évidence.
Le temps suspend son vol.
Me voici enveloppée d’un calme souverain.
Dans une bulle où plus rien d’extérieur ne peut avoir d’importance.

mardi 28 mars 2017

Vivre : Still life / 16





On dit : c’est la première gorgée qui est la meilleure.
(les autres : la distraction, la force de l’habitude)
Être dans la dégustation de toutes les gorgées
implique une sacrée attention.
Cependant, il y a aussi la dernière goutte,
celle que l’on peut recueillir dans le fond de la cuillère.
Foncée, tâchée de marc.

Ah ! la saveur de celle-là !

lundi 27 mars 2017

Voyager : slow food



Image tirée du net

Je pars.
Demain j’ai rendez-vous avec de vraies stars, 
une jeune fille et un petit oiseau, 
dans un décor plutôt chic.
Suite à cela, je serai admise à la table de grands maîtres.

Après ces rencontres fastueuses, 
il s'agira de trouver un troquet à la hauteur
pour casser dignement  la croûte le soir venu.

dimanche 26 mars 2017

Habiter : le bon endroit


Vienne derrière un store depuis le Léopold Museum

A la voir, cette maison,
Avec ses lignes épurées, son absence de fioritures (mais non de floraisons)
ses larges baies vitrées, son économie de moyens,
pourrait-on imaginer les interminables séances
lors des mises au point avec les architectes ?
De tous ces débats, R. rentrait lessivé.
J’en sortais émoustillée et bien décidée à avoir le dernier mot.
Au final, beaucoup d'éclats pour peu de chose :
Juste une maison évidente et claire

D’où il fait bon partir, où il fait toujours bon revenir. 

samedi 25 mars 2017

Vivre : sale caractère


Cathédrale Saint-Laurent /  Portail (détail) / Trogir

Sur la terrasse, tôt ce matin, il avait l’air bougon.
Tempêtant, pestant, il m’a poursuivie jusque dans la cuisine,
où il a encore entrepris de me harceler.
Pas commode, aujourd’hui.
J’ai dû le mettre à la porte.
Mais que lui ai-je donc fait,
au vent ? 

vendredi 24 mars 2017

Vivre : furtivement


Rovinj / 2016

Le chemin qui mène au village contourne ce qu’on nomme pompeusement le « château »,
une belle bâtisse début du XIXème fort bien entretenue par ses discrets propriétaires.
Son jardin arrière est clos par un mur sur lequel ondoie une vigne vierge à la belle saison.
Il y a, dans ce mur, juste au coin, un portail en bois patiné, toujours soigneusement fermé.
Le « château », bien que placée en son cœur, est certainement la maison la plus secrète du village .
Sauf que…
certains jours…
pas plus de deux ou trois dans l’année…
le portail est entrouvert (oh, très peu, juste de quelques centimètres)
Comme une invite.
Alors, immanquablement, je ressens l'envie de planter les freins, descendre et me glisser à l’intérieur.
C’est dans ces moments-là, quand mon pied se lève imperceptiblement,
que je me sens le plus proche de mes six ans.
Alors, quoi qu’on m’ait interdit, quelles qu’aient pu être les menaces,
je serais entrée

dans le plaisir électrique des palpitations surmontées.

jeudi 23 mars 2017

Vivre : Still life / 15




Acheter ou recevoir de jolis marque-pages. Oui.
Mais au final, toujours utiliser :
Des tickets de train / des quittances / des emballages de bonbons ou de chocolat / 
des billets d’entrée / des dépliants / des étiquettes de vêtements /
et même des brins d’herbe ou de tapis 

Au fil des lectures rendre utile le voué à l’inutile

mercredi 22 mars 2017

Habiter : à la lisière


Pavillon chinois / Potsdam


La pauvreté, c’est le manque qu’on subit.
La simplicité, c’est ce qui suffit.
Le luxe, c’est, en dehors des modes et des diktats,
ce dont on jouit.

Le luxe inouï : cette biche, à quelques pas, 
qui s’est enfuie.

mardi 21 mars 2017

Vivre : des questions, des réponses


Untitled / 2009 / Troels Wörsel / SMK / Copenhaguen


Désolée. Pas moyen de participer : je ne connais pas 11 nouveaux blogueurs susceptibles d'être sollicités. N’ai sans doute pas assez prospecté et certainement pas assez commenté. Viens tout juste de réaliser que je suis certains blogs depuis des années sans y avoir jamais laissé la moindre trace (j’aurais quand même pu écrire merci, quelque chose de gentil, quelle malpolie !). C’est que, voyez-vous, dans un blog, il faut déjà oser entrer. Et puis, moi, ce qui m’intéresse, dans un blog, c’est… le blog. Le blog avec ses textes et ses photos, laissant entrevoir en filigrane la personnalité qui offre tous ces cadeaux. Je découvre, je lis, j’admire, j’empathise, et je m'en vais sur la pointe des pieds … c’est tout. Je ne suis pas particulièrement fan de « like », d’abonnements en tous genres, ou de points de fidélités.

Cependant, Dédé dont je devine la sensibilité et la forte vitalité à travers ses billets et ses passages ici,  m’adressé comme à 10 autres blogueurs 11 questions. J’ai tenté d'y répondre de mon mieux. Voici :


Que t’apporte ton blog et pourquoi avoir décidé d’en ouvrir un ?]
Je tiens quotidiennement un journal depuis l’âge de 13 ans. Il m’est indispensable et constitue toute ma mémoire. J’y note tout ce qui me marque. Mais je le trouvais un peu chaotique, verbeux, déstructuré. J’ai souhaité en extraire l’essentiel, poser mes expériences et réflexions de manière plus compacte. Ecrire le quotidien, les choses de la vie, des scènes de rue, des questionnements en un minimum de mots. Dans Magari ! je voulais aussi partager mon amour pour l’art à travers certaines œuvres que j’ai photographiées, mais sans discours, en laissant juste parler l’image.

[Quel est le principe directeur de ton existence ?]
« Principe directeur » est un bien grand mot. J’essaie d’être «juste quelqu’un de bien ». Et ce n’est pas évident tous les jours.

[Quel événement de société t’a fortement marqué durant l’année 2016 ?]
Ça n’est pas propre à l’année 2016 : les barques remplies de migrants, les arrivées de convois aux frontières, les dangers bravés, les murs de barbelés Ce qui me marque et me blesse tout à la fois : Au sein de l’Europe et des pays riches, le manque de solidarité et les renvois de balles quant aux responsabilités. Les pays les plus exposés qui doivent faire face et se défendent comme ils peuvent. Les répressions, les refoulements. Migrants économiques, migrants politiques, victimes de guerres, on ne voit pas toujours comment faire la distinction. On rêverait de regards et de solutions globals. Ça fait des années que je me dis : ça ne peut pas durer, ces inégalités nord-sud, ces exploitations de la misère. Moins on échange convenablement et plus les tensions vont augmenter. Il me semble que les pays riches devront tôt ou tard rendre compte de leur richesse et que nous devons forcément adopter un mode de vie décroissant pour que chaque habitant de la Terre ait droit à sa part (nourriture, logement, éducation, santé).

[Quelle est la passion qui te fait vivre?]
A mesure que j’avance, je suis de moins en moins passionnée et de plus en plus intéressée par tout ce qui vit. Je crois que j’ai remplacé la passion par l’observation. Tout simplement. J’aime découvrir la vie et ses multiples facettes, encore et toujours.

[Qu’est-ce qui te rend heureux dans ta vie?]
L’apprentissage sous toutes ses formes. Tout ce qui tremble et palpite. La beauté. La nature. L’amour aussi, naturellement. (Et ces basiques : nager, pratiquer l’art des terrasses et l’inactivité magistrale, bien manger, respirer, lire, créer, …)

[A l’inverse, qu’est-ce qui te rend triste ?]
D’une manière générale, la mort, quelle qu’elle soit. Tout ce qui se termine. Mais il s’agit là d’une tristesse sinon douce, du moins apaisée. Ce qui me désole intensément, c’est l’aptitude de l’être humain à la destruction. Le gaspillage d’énergies dans des conflits et dans la violence. Ça, c’est le pire, parce que la fin et la mort sont des choses naturelles, tandis que les conflits, je me dis qu’ils génèrent des montagnes de souffrance qu’on aurait pu éviter.

[Si tu étais un paysage, comment serais-tu ?]
Un paysage lié à la mer, sauvage, vaste, ouvert sur le large.

[Si on te donnait un appareil de photo pour une journée, que prendrais-tu en photo et pourquoi ?]
Une ville, ses habitants, ses scènes de la vie ordinaire. C’est quelque chose que je ne sais pas faire, que je loupe systématiquement, alors je m’y essaierais encore une fois. En fait, souvent, je pose sur les choses un regard photographique. Je regarde le monde autour de moi et je le photographie en imagination. Je crée des photos mentales… qui se traduisent rarement en bon résultat numérique.

[Quel événement dans l’histoire de l’humanité aurais-tu aimé vivre ?]
La découverte de l’Amérique. Imaginer Christophe (ou Amerigo) se lancer avec courage, naviguer dans l’incertitude et finalement voir poindre une terre inconnue au loin, ça devait être quelque chose. Bon. Après, les ravages causés par cette découverte, c’est une autre histoire…

[Quel monument souhaiterais-tu visiter une fois dans ta vie ?]
Je préfère les paysages aux monuments. Une longue plage au bord du Pacifique, de vastes prairies mongoles.

[Quel livre me recommandes-tu et pourquoi?]
Un ? Alors, disons, le Quarto consacré à Annie Ernaux. C’est une écrivaine qui a très bien su décrire la vie et le réel avec précision, honnêteté, sans le moindre sentimentalisme. Ses thèmes : la femme, la mobilité sociale, la relation complexe aux origines, la vie amoureuse, l’observation scrupuleuse du social dans ses infimes détails. Chez elle, on sent un travail d’écriture rigoureux, sans aucune concession. Elle ne fait rien pour séduire ou appâter le lecteur. Elle n’est pas nombriliste non plus : elle se place comme sujet de la plupart de ses livres mais pour montrer quelque chose d’universel et d’humain. Du reste, le Quarto s’intitule Ecrire la vie. Et puis, comme rab je rajouterais Mémoire de fille, son dernier livre.  

lundi 20 mars 2017

Manger : bec sucré



J.A. Jerichau / Girl with dead Bird / Glyptotek / Copenhagen


La terrasse : plutôt ombragée
L’établissement : plutôt renommé
Le personnel : plutôt stylé
La cuisine : plutôt étoilée
Le moineau dans le chariot des desserts : plutôt gonflé
(très très affamé)
Notre fou-rire : plutôt étouffé

dimanche 19 mars 2017

Vivre : Voyages, voyages…


Altichiero / Crucifixion (détail) / Oratorio San Giorgio / Padoue


Il arrive, une bouteille de Chianti dans une main et une tablette dans l’autre. Pendant la cuisson des pâtes, il entreprend de nous montrer en images son récent voyage. La noble entreprise où il officie offre régulièrement à ses cadres des « congés de développement ». Il a donc choisi de partir découvrir Bombay et ses environs, le temps d’une semaine, avec deux ou trois connaissances de son milieu professionnel. Au programme, des visites guidées : Bollywood (naturellement), un bidonville (sous la houlette d'une ONG), un « village » voisin (comportant un million d’habitants), ainsi que les grottes d’Elephanta (on ne peut pas louper ça). Le tout bien encadré ficelé du début à la fin.

Le doigt glisse. Les images défilent, certaines exceptionnellement belles, vu leurs sujets exotiques et colorés.

On passe d’un hôtel cinq étoiles pourvu de piscine, à une vache maigrissime broutant dans une mer de plastique;  puis on découvre un vendeur de citrons ambulant disposant le soir venu sa couchette directement sur le trottoir; le même, le matin suivant, faisant sa toilette à une borne (photographié en plongée depuis le balcon d’une chambre climatisée). Se succèdent sur l’écran : des repas alléchants ; des ordures entassées ; des visages souriants, des visages décharnés; un mariage avec cinq cent invités ; les toits du bidonville, en tôle, en carton, en rien; des trains bondés ;  les gens marchant dans des immondices et traversant négligemment les rails ; des lessives qui sèchent et frôlent les convois; une circulation infernale aux heures de pointe ; des pêcheurs partant au petit matin sur une étendue bleu tendre; des vieillards procédant à leurs ablutions matinales ; des enfants se disputant pour être sur l’image. 

La pauvreté, la misère. La beauté. Des regards intenses. Des contrastes inouïs.

Le tout en six jours. Je demande : Un tel voyage devait être éprouvant ? Emouvant ? Troublant ? Epuisant ?

Pas le moins du monde : les gens là-bas acceptent les choses comme elles sont. On ne perçoit aucune tension. Ils prennent volontiers la pose. Et, pour une somme très raisonnable, on peut voyager en business, dormir dans un lit à l’escale de Dubai, retrouver sans trop de fatigue son existence et son confort familier.

Ah !

J’en reste bouche bée. Ai l’impression d’être plus éprouvée, émue, troublée, épuisée par ce voyage en images, quelques minutes à peine, que mon invité, radieux, comblé, tout prêt à être rassasié.

samedi 18 mars 2017

Vivre : oser oser


Balanceakt / Karen Holländer /Essl Museum / 2014 


Difficile de retourner dans les lieux que l’on a aimés, où l’on s’est senti bien
(et vers les gens, encore plus difficile)
Rien n’est jamais acquis.
Et pourtant, jouer la carte de la superstition
se refuser à y retourner ne serait pas sage.
Il faut oser,
oser risquer,
oser risquer la déception. 

vendredi 17 mars 2017

Vivre : la traversée de l'hiver / 6



Aujourd’hui, j’arrive comme d’habitude à douze heures. Surprise : la table est élégamment dressée (une jolie nappe propre, un verre à vin, un verre à eau). Le repas est prêt (salade assaisonnée, ragoût, riz, fromage et tarte aux pommes). C’est fort bon. Me voici traitée en invitée.

Au moment de la vaisselle, elle tient absolument à l’essuyer, s’empare du torchon, m’indique quelques taches sur lesquelles insister. Elle s’inquiète de la propreté des linges, de certaines éclaboussures sur le sol.

Ensuite, sa sieste dure à peine dix minutes. Suite à quoi, elle se redresse, me regarde dans le blanc des yeux et me demande :

Dis-moi, c’était quand, ma maladie ? Elle ajoute : maintenant, je suis guérie.

Elle réfléchit à ma réponse : Je ne m’en souvenais pas.

Elle reprend : Es-tu venue me voir quand j'étais là-bas ?

"Quelques fois, ensuite non, tu ne voulais pas, tu demandais que je passe par l’équipe soignante pour prendre de tes nouvelles."

Oui, j’étais trop angoissée, je ne pouvais pas, j’avais trop envie de hurler. J’entendais dans le noir le gentil infirmier venir me susurrer à l'oreille: votre fille a appelé, elle vous souhaite de bien dormir.

(D’où lui vient aujourd’hui cette lucidité ? Ce besoin de précisions? Elle me rappelle quelqu'un de connu, une personne perdue de vue. Bon sang, lui aurait-t-on, sans m'en informer, changé sa médication ?)

Puis elle me dit : C’était terrible, toutes ces femmes dans la chambre, aucune intimité… sans mes filles, je serais encore là-bas, on ne m’aurait jamais laissée partir, on m’aurait gardée, toutes ces portes fermées

(C'est vrai que pendant un certain temps, je n'y croyais pas moi-même, à la possibilité d'un retour à domicile. Ainsi donc, aujourd’hui, je reçois une marque de reconnaissance, alors qu'habituellement j'ai plutôt droit à des plaintes, des gémissements, des recommandations ? La semaine dernière : voix caverneuse, accueil hostile. J’ai presque envie de pouffer : "Excusez-moi, Madame, je me suis trompée de maison, je devais aller au numéro onze.")

Tout abasourdie, je vais quand même vérifier les plaquettes du semainier. (A-t-elle pris deux jours de médocs coup sur coup ? Un nouvel infirmier s’est-il trompé dans les dosages ? Je re-pouffe : Quelle serait donc cette puissante chimie? Pourrais-je en piquer un ou deux comprimés, histoire de me faire un shoot à l’occase ?)

Mais non. Tout est normal. C'est juste qu'aujourd’hui, c’est comme ça. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Je ne sais jamais comment je vais la retrouver et ce à quoi je dois m’attendre. Ce qui m'impose de prendre ce qui vient au jour le jour. Ce qui m’oblige, quand je suis là, à être vraiment là. Ce qui  m’exerce au regard neuf. Une bonne leçon d’adaptation et de présence. 

jeudi 16 mars 2017

Vivre : still life / 14





C’est la Jeanne Calment des fers à repasser.
Il faut dire que, sans être une Carabosse,
comme fée du logis,
on fait plus marraine que moi.
Avec les années, je me suis appliquée à la maxime
« Le moins possible, le mieux possible »
Et je m’en suis ma foi assez bien tirée.

Il y a longtemps déjà, ma mère en visite s’est exclamée :
« Quoi, ce fer que je t’avais offert en …1983 ?!?»
Elle a tenu à m’en offrir un neuf sur le champ.
Lequel attend dans sa boîte patiemment depuis six ans
que celui-ci veuille bien rendre l’âme.

Pourquoi – mais pourquoi - jeter ce qui peut encore très bien fonctionner ?

mercredi 15 mars 2017

Vivre : attendre famille




Durant tout l’hiver elles ont fait leurs délices de nos restes,
épiant le moindre de nos mouvements,
pas moyen d’ouvrir la porte
sans les voir rabouler dare dare.
(des voisines futées, élégantes, mais un brin envahissantes,
et puis quelles bavardes !)
Fini de jaser !
On les voit maintenant s’affairer,
ombres chinoises sur fond d’azur.
Sont en train d’aménager un loft dans le feuillu d’en face.
Vu les progrès du chantier,

on entendra sous peu les petits pépiller.

mardi 14 mars 2017

Vivre : petits drames volatiles


Fondazione Cini / Mindful hands / Venezia

Ah ! Le con, le sot, la tête de linotte !
Personne ne lui avait donc dit qu’on ne survole pas une nationale à un mètre du sol ?
J’ai vu dans le rétroviseur qu’il n’y avait plus rien à faire.

Et celui-ci à présent, tout jeune, tout ingénu, qui croit pouvoir entrer par la vitre et s’assomme d’un coup !
Le prendre délicatement dans un mouchoir, le déposer dans un bac, 
à l’abri des félins (qui ne manqueraient pour rien ce festin).
Récupérer le mouchoir et constater qu’il en a fait dans son froc, le petiot.


Quelques minutes plus tard, lever les yeux au ciel. Retourner au bac le coeur battant. 
Soulagement : il est vide. Ouf !

Vivre : en mode re-






C’est une période comme ça.
Bien sûr, il y a quelques nouveaux titres, quelques cinés.
Mais pas trop, pas de course effrénée
vers des bouquins DOP, des sorties « géniales ! ».
Surtout des relectures, des réécoutes, des reprises.
Ce faisant, je n’ai aucune impression de perdre mon temps
ou de louper des musts absolus.
Les nouveautés peuvent attendre
(du reste, le propre d’une nouveauté, c’est très vite de ne plus en être une, alors…
à quoi bon se fatiguer ?)
Cela étant, comme les livres, les films sont faits pour moitié par qui les reçoit,
je constate que les œuvres évoluent et changent de fois en fois.
Ce n’est jamais tout à fait la même chose que je vois.
Ce n'est jamais tout à fait le même fleuve.
En mode re-, que ce soit des romans, des films, ou des interviews,
je capte de petits détails qui m’avaient échappé,
peut-être prise par tout ce que j'avais encore à... terminer



Ainsi, vers la fin du livre « Just kids », on sent poindre quelque chose qui était en germination, tout au long du texte. Un travail comme un accouchement, une mise bas. Comme ces graines qu’on arrose, qu’on arrose et qui finissent par poindre insensiblement. 

J'achetais des piles de livres, mais ne les lisais pas. Je scotchais des feuilles de papier au mur, mais ne dessinais pas. J'ai glissé ma guitare sous le lit. Le soir, seule, je me contentais d'attendre dans le plus complet désœuvrement. Une fois de plus, je me suis retrouvée dans la nécessité de réfléchir à ce que je devais faire pour accomplir quelque chose de valable. Toutes les idées qui me venaient semblaient insolentes ou vaines. […]
Je désirais être poète, mais je ne serais jamais à ma place dans leur communauté incestueuse, je le savais. La dernière chose dont j’avais envie, c’était bien de ménager les susceptibilités d’un nouveau milieu. J'ai repensé à ma mère qui disait que ce qu'on fait le 1er janvier préfigure ce que l'on fera le reste de l'année. Sentant l'esprit de mon saint Gregory privé, je me suis juré que 1973 serait mon année poétique. […]
J’ai tiré mon Hermes 2000 de sous le lit (Ma Remington avait rendu l’âme.) Sandy Pearlman m’a fait remarquer qu’Hermes était le messager ailé, le patron des bergers et des voleurs, et j’espérais que les dieux m’enverraient des bribes de leur jargon. J’avais plein de temps à tuer. C’était la première fois depuis près de sept ans que je n’avais pas d’emploi régulier. Allen payait notre loyer et je me faisais de l’argent de poche au Strand. Sam et Robert m’emmenaient déjeuner tous les jours, et le soir, je me faisais du couscous dans ma coquette petite cuisine, aussi je ne manquais de rien. [p.292.294]


L’autre soir, L’effrontée, toujours le même plaisir, le jeu de Charlotte, la justesse des dialogues, la tendresse un peu rude de Bernadette.
Et bien sûr, toujours de petites découvertes, comme la moue de la serveuse face aux hésitations grenadine de l’effrontée. Et le regard ému du père, veuf depuis que sa fille est née, quand il voit Charlotte porter à son oreille une boucle de sa mère. Et Clara Baumann, cette jeune prodige, quel chien savant, on lui passerait à travers! Et l’expression « grande seringue »! La vie en mode re- comporte de petits bonheurs comme ça, jamais tout à fait les mêmes à chaque fois.

lundi 13 mars 2017

Vivre : le monde tel que nous sommes


Albertina / Vienne / 2013


Comme la semaine dernière, je me suis dirigée vers le petit bar du village, 
celui avec des pots de jonquilles et un petit jardin à l’arrière, 
celui où des odeurs de quiche maison vont et viennent dès le matin, 
celui qui a un nom tout mignon. 
Mais aujourd’hui l’atmosphère enchantée avait disparu.
 Je l’ai cherchée, je ne l’ai pas retrouvée. 
Aujourd’hui rien n’était magique : ni le jus de fruits frais pressé, ni les tartines, ni l’ambiance bon enfant. 
Pourtant l’ameublement, la musique, les journaux, tout était là. 

C’est moi qui n’étais pas la même.

dimanche 12 mars 2017

Vivre : dans les mots


Maître de l'Incrédulité de Saint-Thomas / Vierge avec deux saints (détail) / MUSBA / Bordeaux


Relisant mon journal écrit en 2003, je découvre que les neuf mots que je préférais étaient :
Jardins, divin, Méditerranée, Renaissance, silence, écriture, élégance, bonheur, rêve
(le choix serait maintenant le même, à quelques nuances près)

En italien,  langue de l'enfance, des vacances, j'avais retenu :
Osteria, mare, amore, trattoria, casa, allegria, azzurro, sole, stanza
(simples petits mots doux à mon oreille)

Selon la langue, les champs varient :
L'italien plus concret, simple, la vie à portée de main;  le français plus abstrait, plus méditatif, la vie réflexive.
Dans le frioulan, langue des origines et de purs sons, que si peu de gens parlent et encore moins écrivent,
je puiserais des sonorités liées à la pluie, à la terre, au labeur.

Peut-on vivre la même chose dans une autre langue ? 
A-t-on besoin d'une langue pour changer de réalité ?
Comment est-ce, de n'avoir qu'une seule et même langue ? 

samedi 11 mars 2017

Habiter : les jeux de la lumière



P. de Hooch / Le devoir d'une mère / Rijksmuseum


Observer comment la lumière invente l’espace.
Evolue au gré des moments de la journée, offre au regard des tableaux fascinants et mobiles.
Suscite des changements d’états d’âme par ses divers degrés.
 Atténuée, elle invite au silence, à la méditation, à la réflexion. 
Vive, elle pousse à l’activité, à l’agilité.

Observer ces mouvements d’intérieur,
dans l’espace, en moi.

vendredi 10 mars 2017

Vivre : l'entre-saison


Richard Serra / Portiques d'acier / 2008 / Chateau La Coste

Le matin au réveil, 
ouvrir la porte vitrée.
Sentir le froid me mordiller les jambes comme un jeune chiot.

Le soir, 
rentrer les premiers draps séchés au-dehors.
Renifler les traces entremêlées de lessive et de vent du nord.

jeudi 9 mars 2017

Vivre : Still life / 13






En guise de souvenirs, presque toujours des photos, 
quelques coquillages, des sachets de sucre.
Des galets.


Ces points de suspension, trouvés à Maratea, 
où les vagues ulcérées roulaient tellement fort qu’elles arrondissaient tous les angles, 
quand je les regarde, 
j’ai encore l’impression de basculer sous la menace de la mer et de boire la tasse. 

mercredi 8 mars 2017

Voyager : de passage...


Lars Arrhenius / A-Z 2002 (détail)  / Arken Museum


Impossible de me fidéliser une coiffeuse : la dernière fois où j’avais cru pouvoir confier ma chevelure sauvage à un salon pas loin de chez moi, la jeune femme qui venait d’achever – plutôt bien – son travail me dit en m’époussetant les épaules : « j’en suis à mon septième mois, j’arrête dans quelques semaines ».

Je suis donc condamnée à risquer ma tête toutes les six semaines environ, au hasard des villes. Au fond, étant donné l’indiscipline fondamentale de ma tignasse, le danger est limité et, de plus, l’expérience est intéressante : les salons et les techniques varient passablement, les conversations aussi. Après Vienne, Padoue,Amsterdam, je suis entrée l’autre jour dans un sous-sol pas loin de la place des Capucins, où la gérante était en train de finir son café. Ah ! Vous êtes juste de passage?

C’était une belle femme d’une cinquantaine d’années, originaire d’une petite ville au sud d’Alger. Fonctionnaire dans son pays, elle était arrivée en France il y a quinze ans. Rapide, efficace, elle n’a pas mis plus de quinze minutes à rafraîchir ma coupe. Entre temps, j’avais appris que le centre ville était en train de changer énormément (on rénove passablement dans ce vieux quartier de Saint-Michel, multiculturel et populaire) ; que « du travail en France, il y en a, et que les SDF, ce sont des gens qui ne veulent pas travailler » ; qu’il y en a « de plus en plus maintenant que l’Europe a ouvert ses frontières à l’Est » ; qu’elle-même avait beaucoup à faire et qu’elle « allait même pouvoir embaucher » ; que Marine « elle va rien faire à ceux qui travaillent et qui cotisent ». La dame avait obtenu sa naturalisation française et se trouvait donc en mesure de voter. Je ne peux pas dire, vu leur nature, que j’ai senti mes cheveux se dresser, mais ces propos avaient quelque chose de troublant.

A propos de SDF, justement, dans la ville ce qui m'a frappée, c’est le nombre de jeunes qui zonaient. Des tout jeunes, des tout français, livrés à la rue, en bande ou pas, avec leurs chiens, leurs sacs, leurs canettes. En leur tendant deux euros, je n’avais pas le sentiment que ce serait destiné à de la dope. J’avais l’impression qu’ils avaient besoin de manger. Eux aussi de passage, d’où venaient-ils ? Où s’en iraient-ils ? Quelle avait été leur trajectoire pour qu’ils en arrivent à danser crânement sur ces trottoirs ? Combien de temps allaient-ils tenir dans ce genre de vie ? Les destins sont si fragiles, il suffit de si peu de choses, parfois, pour bifurquer, décrocher, ou dégringoler. Il suffit parfois d’un regard, d’un mot pour tout faire basculer.

Dans le taxi qui nous ramenait à l’aéroport, le conducteur pestait contre les nuisances dues aux travaux de la nouvelle ligne de tram D, qui prévoit de desservir les quartiers et communes du Nord-Ouest. « ça va encore amener de la racaille au centre ville ». Moi, j’avais plutôt perçu les tramways comme des fermetures éclairs qui recousaient la ville de part en part.

Prendre une ligne au hasard et observer les passagers, tendre l’oreille aux conversations, entendre des bribes de vie se dérouler avant la descente au prochain arrêt. S’asseoir dans des bistrots de quartier, siroter sans rien faire d’autre qu’observer. Détailler les contenus du tapis roulant à une caisse de supermarché, échanger quelques mots avec des commerçants. A nuit tombée, s’interroger sur ce qui se vit derrière les fenêtres illuminées. Monter dans un taxi épuisée et regarder la ville, ses lumières se déployer.Bref, être touriste, être en voyage. Être juste de passage

mardi 7 mars 2017

Vivre : le come back...



Au lever, tiens la revoici !
Le ciel a disparu.
Le Jura aussi.
Le lac n’est plus qu’une vaste étendue
Pour deux traîneaux bateaux
Et dans toute cette blancheur
Là-haut un pan de bleu qui rit. 

lundi 6 mars 2017

Regarder : ces esclaves qu'on oublie


A l'entrée de l'exposition / Musée d'Aquitaine / Bordeaux



"En avril 1761, l’Utile, flûte de la Compagnie française des Indes Orientales, armée à Bayonne arrive à l’Ile de France (île Maurice). Deux mois plus tard, le gouverneur l’envoie à Madagascar pour s’y procurer les vivres (boeuf et riz) dont la colonie a besoin. Malgré l’interdiction qui lui en a été faite, La Fargue le commandant de la flûte embarque en même temps des esclaves, 160 hommes et femmes dans les cales du navire. Puis, il fait route vers l’île de France.

En chemin, à la suite d’une erreur de navigation, le navire fait naufrage sur une île déserte, l’Ile de Sable, aujourd’hui appelée Tromelin. Au matin, les 122 hommes d’équipage et les 88 esclaves rescapés se retrouvent sur un îlot d’un kilomètre carré. Avec les matériaux récupérés du navire naufragé, les marins commencent à construire un petit bateau de fortune avec l’aide des esclaves. Quelques semaines plus tard, les 122 membres d’équipage s’y entassent avec des vivres. Les esclaves découvrent alors qu’aucune place n’a été prévue pour eux.

On leur promet que les autorités seront alertées et qu’un autre navire viendra les chercher bientôt. Cette promesse ne fut jamais tenue. Ce n’est que quinze ans plus tard, le 29 novembre 1776, après une première tentative avortée, que le chevalier de Tromelin, commandant la corvette La Dauphine, récupérera huit esclaves survivants : sept femmes et un enfant de huit mois.



Oubliés sur cet îlot presque désertique devenu prison maritime, ils y ont écrit des années durant leur détresse. Une équipe d’historiens et d’archéologues a tenté de leur redonner la parole, restituant ainsi une page de l’histoire de l’humanité."
Une très belle exposition, claire, interactive sur le sujet, qui fait une large place à la BD de Sylvain Savoia, publiée en 2015 : Les esclaves oubliés de Tromelin, éditions Dupuis.



Marché aux esclaves, Zanzibar, Deuxième tiers du XIXème siècle


Au premier étage, l'exposition permanente du musée d’Aquitaine montre de manière détaillée les conditions du commerce et de la traite qui ont contribué à l’expansion et l’enrichissement de la ville. C'est tellement bien expliqué, que c'en est insoutenable. On se demande comment de tous temps l'homme en est arrivé à considérer ses "frères humains" comme des marchandises. 

Les esclaves oubliés de Tromelin, les horreurs de  l'histoire, c'est aussi l'occasion de considérer le présent. Penser à tous les esclaves du monde moderne, tous ces hommes, toutes ces femmes, exploités, encore, toujours. L’autre soir, le reportage d’Arte sur Dauladtia, une ville du Bangladesh où 1’500 femmes sont vendues, prostituées pour quelques centimes d’euros. Une ville de passage, avec des camions qui s'arrêtent, des hommes qui en descendent, qui se servent et repartent. L'exploitation. La misère. La nausée.

Avant de quitter ce magnifique musée, on ne peut pas manquer  La Déclaration des droits et devoirs de l'Homme et du citoyen, rédigée en l'an 3 de la République, texte reproduit dans sa version première. 

En parcourant les articles qui concernent les devoirs, mon attention est retenue par le septième : "Celui qui, sans enfreindre les lois, les élude par ruse ou adresse, blesse les intérêts de tous. Il se rend indigne de leur bienveillance et de leur estime." Une Déclaration plus que jamais percutante au regard de la vie sociale et politique actuelle.

dimanche 5 mars 2017

Regarder / Lire : les couleurs silencieuses d'Odilon


Affiche de l'exposition

Dans les salles à demi-obscures, le charme de ces paysages…
Quelques esquisses d’arbres.
Et puis ces petits tableaux aux couleurs incroyables,
défis à toute tentative de reproduction,
bleus turquoise, verts tendres, jaunes assoupis.
De l’art apparemment sage, figuratif, sobre,
Et pourtant déjà l’impression que le rêve,
le merveilleux sont tout près d’émerger.

Un régal pour les yeux.


Sur les murs,  des extraits du journal tenu par le peintre :

« Dans la région dont je vous parle, située entre les vignes du Médoc et la mer, on y est seul. L’océan, qui couvrait autrefois ces espaces déserts, a laissé dans l’aridité de leurs sables un souffle d’abandon, d’abstraction. »

« Mon père me disait souvent : vois ces nuages, y discernes-tu des formes changeantes ? Et il me montrait alors dans ces formes muables, des apparitions d’êtres bizarres, chimériques et merveilleux. »

« …un vieux pan de mur, un vieil arbre, un certain horizon, peuvent être la nourriture et l’élément vital d’un artiste, là, où il a raciné. »

« J’aime la nature dans ses formes : je l’aime dans le plus petit brin d’herbe, l’humble fleur, l’arbre, les terrains et les roches, jusqu’aux majestueuses cimes des monts.

Odilon Redon, A soi même. Journal [1867-1915] Notes sur la vie. L’art et les artistes, première édition en 1922
Rééd. José Corti, 1967. Texte également disponible sur Wikisource. 

samedi 4 mars 2017

Voyager : par la lucarne


Quartier des Chartrons / Bordeaux / 2015

De la lucarne au-dessus de notre lit, nous apercevions les flèches de l’église Saint-Louis des Chartrons. Durant ce dernier séjour, l’heure bleue a toujours été très grise. Les précipitations nombreuses. Levant les yeux, il nous arrivait de voir cette photo rectangulaire devenir pointilliste sous l’effet des premières gouttelettes, puis carrément impressionniste au fil des minutes pour finalement se déstructurer totalement. Un véritable Pollock qui tambourinait à nos oreilles et nous faisait redouter de sortir dans la nuit détrempée. Nous pestions alors contre ce manque de préparation qui nous caractérise et qui nous fait oublier au moment du départ des effets potentiellement utiles tels qu’un jean de rechange, ou... un parapluie.