dimanche 31 décembre 2017

Vivre : still life / 36



Dans le cahier à spirale, l’année s’est déroulée en couleurs, en dessins, en collages :
De la créativité – jusqu’au tout dernier moment des solutions se sont invitées –
Des récompenses – inattendues, d’autant plus appréciées –
De l’argent - reçu, dépensé, reversé, de l’argent qui a circulé -
De l'élégance, de la sobriété - dans la maison toujours plus épurée -
De la tendresse, de l’amitié – du pur, du dur, ici aussi, le toc n'est pas d'usage –
Des voyages, des tas d’images, des rencontres – avec des personnages, avec des paysages –
Des nouveautés dans les contacts – comme dans le Larousse, quelques sorties et des entrées -
Des angoisses, des peurs, des doutes - ne serait-il pas sot de s'imaginer pouvoir y échapper ? –
Les larmes du monde, le deuil avant le deuil, la nature violentée - apprendre à faire face sans ciller -
Enfin ce projet, cet embryon, comme une luciole, comme une pépite à porter à inventer...


Et puis, hors cahier: la blancheur dorée du Jura ; les yeux bleus de celui qui porte mon cœur dans son cœur; le rouge des ciels au soir; l'évidence silencieuse du Bouddha; et le vol, le vol merveilleux des geais et des busards, des pies et des pics, des moineaux et des coccinelles; les visites des chats et des araignées, les passages du renard et des biches effarouchées; et le soleil, la pluie, les éclaircies; et les mots, tous les mots, les mots lus, les mots entendus, les mots écrits; et la valse des idées; et tous les regards portés, tous les regards échangés;et toutes les scènes de rue, et tous les mouvements de la vie, cette vie multicolore qui a pulsé dans mes artères, qui a circulé, qui a vogué dans l’air inspiré, s'est dispersée dans l’atmosphère, pour aller rejoindre toutes les couleurs de l'univers. 

samedi 30 décembre 2017

Vivre : les importuns




A Lausanne, sur le quai, ils s’abstenaient.
Sur la voie du retour, quelques-uns se montraient.
Descendant à la gare, on les voyait voltiger de ça de là.
Sur les essuie-glace, ils ont commencé à s'en donner à cœur-joie.
Et voilà qu’à présent, ils plongent en masse sur la maison.
Les voici, contre la vitre, qui toquent, toquent et retoquent.
Quelqu'un leur aurait donc adressé une invitation,
à ces trublions?

vendredi 29 décembre 2017

Vivre : la distribution


Banksy / moko museum / Amsterdam / 2016

Sur leur carte, ils se présentent :

Des rapides, des autres qui discutent un peu
Des qui font un peu d’erreurs, d’autres presque pas
Des filles et des gars
Des supers sympas, des timides…
Mais nous faisons tous de notre mieux pour vous satisfaire.

Toute l’année et par tous les temps, ils sillonnent le village, souriants, prévenants,
trouvant toujours naturel, normal, évident de répondre présent.
Et parce qu’on vit dans un monde où rien n’est justement naturel, normal, évident
- et surtout pas la gentillesse, l'humanité, la chaleur -
on les honore à coup de douceurs, nos factrices et nos facteurs.

jeudi 28 décembre 2017

Lire : oser se lancer



Balanceakt / Karen Holländer /Fondation Essl / Vienne / 2014

C’est normal, avant d’entreprendre, on hésite, on se sent un peu tanguer. On se pose des tas de questions, on doute. On sent son corps qui instinctivement se met à esquisser de petits pas en arrière. Dans ces moments-là, lire la liste des peurs dressée par Elizabeth Gilbert est un vrai bonheur :

Vous avez peur de n’avoir aucun talent.
Vous avez peur d’être rejeté, critiqué, ridiculisé, incompris ou – c’est le pire – ignoré.
Vous avez peur qu’il n’y ait aucun marché pour votre créativité et qu’il soit donc inutile de la cultiver.
Vous avez peur qu’un autre ait déjà fait la même chose que vous, en mieux.
Vous avez peur que tous les autres aient déjà fait la même chose que vous, en mieux.
Vous avez peur que quelqu’un vole vos idées et vous préférez donc les garder éternellement cachées de tous.
Vous avez peur de ne pas être pris au sérieux.
Vous avez peur que votre œuvre ne soit pas assez importante politiquement, émotionnellement ou artistiquement pour changer la vie de quiconque.
Vous avez peur que vos rêves soient ridicules.
Vous avez peur de considérer rétrospectivement un jour vos tentatives créatives comme une énorme et stupide perte de temps, d’énergie et d’argent.

Et ainsi de suite pendant encore plus d’une page. E.G. conclut avec beaucoup de bon sens  :

Ecoutez, comme je n’ai pas toute la journée, je ne vais pas continuer cette liste de peurs. Elle est sans fin, de toute façon, et elle est déprimante. Je vais juste la résumer ainsi : ça [la créativité] fait peur, très, très peur.

Au final, ce que le bon sens dicte, c'est qu'on peut faire les choses malgré la peur, mais que c'est certainement moins grave que de ne pas les faire par peur.


E. Gilbert, Comme par magie. Vivre sa créativité sans la craindre, Calmann-Levy, 2015

mercredi 27 décembre 2017

Vivre : ma vie en couleur


Eglise de Cairanne / mai 2017

Il m’avait posé évasivement la question début décembre : n’avais-je pas toujours été passionnée par les kaléidoscopes ?
(oui, c’est vrai, j’en ai toute une collection dans mon bureau, et pendant de nombreuses années, j’en avais même emportés quelques uns au travail, auxquels j'aimais consacrer de précieuses secondes entre deux clients, durant certaines après-midi particulièrement exténuantes).
L’imaginant chercher une idée de cadeau pour sa nouvelle dulcinée, je lui avais vanté les mérites de La Marelle, antre magique située dans une ruelle pavée, au cœur de la vieille ville de L., où l’on pouvait trouver « les rolls-royce de la kaléidoscopie ».
Et voici que, l’autre soir, m'attendait sous le sapin un joli tube avec une étiquette rouge à mon nom. Pour une surprise, ce fut une splendide surprise, enveloppée dans du papier artisanal florentin. J'ai plongé l’œil dans la lunette et découvert une nouvelle manière de concevoir le quotidien et ses magies... d'accéder au privilège de la rêverie... 
... quand, et en dépit des excès en tous genres, le cadeau de Noël est du pur amour rendu visible...

mardi 26 décembre 2017

Vivre : par-dessus les nuages



Vue depuis les Cluds

Qu’il est bon, quand tout baigne dans le blême (le blème ?),
de prendre le chemin des hauteurs
pour retrouver l'espace bleu entre les nuages**...

** référence à l'album de Cosey, Jonathan, tome V

lundi 25 décembre 2017

Regarder : la blancheur du monde


Forever immigrant / Marco Godinho / Biennale Lyon 2017





Synclastic/Anticlastic  / Hector Zamora  et Forever immigrant / Marco Godinho / Biennale Lyon 2017


A la Sucrière, dès les premiers pas, il semblait basculer dans un monde de blancheur, d’imaginaire (bien que tout renvoyât à des réalités bien concrètes : l’interconnexion, la communication, les migrations, l’avenir de notre planète). Cependant tout portait à prendre connaissance et conscience en baignant dans une mer de bien-être et de bienveillance. Tout circulait, rien ne bousculait. Ce n’étaient qu’invitations au voyage, aux perceptions, aux émerveillements.
A la sortie, nous attendaient un ciel crasseux, des flaques, des averses, les démarches décidées de mecs en costards noirs, les silhouettes tendances happées par des affaires à faire, les formules à 6,99 euros (soda et viennoiserie compris), l'alignement implacable d'habitats donnant sur des centres d'achats. Des pôles, des zones, des cités.

Qu’importe : nous avions intégré la blancheur et nous l’avions gardée précieusement quelque part au fond de nous. Nous savions que nous pourrions retrouver la mémoire de ce monde immaculé, lent, un monde qui invitait à rêver, à explorer, à méditer, à penser global, à penser écologie, les yeux grands ouverts sur l'univers, ses ombres, ses reflets, ses murmures et ses fascinantes manifestations. 

dimanche 24 décembre 2017

Lire : en diagonale



Yuko Mohri / Pleated Image / MAC / Biennale 2017

Autour du prunier, les oiseaux s’intéressent aux graines.
Les chats s’intéressent aux oiseaux.

Derrière la vitre, mon regard papillonne du livre au prunier,
voltige des signes aux graines, 
s'intéresse aux chats et aux oiseaux,
puis revient du prunier au papier.

samedi 23 décembre 2017

Voyager : les saluts anonymes



Biennale 2017 / Lyon / Sucrière


Étonnante, cette grande ville, où, passant du dedans au dehors (quittant les bus, les commerces, les restaurants), de parfaits inconnus prononçaient à haute voix, pour être bien entendus, pour bien se quitter, pour se séparer du lieu et de ses occupants, un " au revoir " sonore. Ces saluts retentissaient comme de délicieuses clochettes dans la métropole besogneuse, bondée et mais pas si anonyme que ça. 

vendredi 22 décembre 2017

Vivre : deux univers


Women and child / Sam Jinks / 2010 / Arken Museum / CPH

A voir ses achats, elle a un chat, et un appétit d’oiseau.
Aucun repas à partager : tout en petites quantités.
Des éponges et du savon : une maison bien nettoyée.
Elle offre ses points de fidélité, mais la cliente suivante décline en souriant.
Elle complimente le bébé qui s’agite dans le chariot d’à côté.
Elle pose une question vraiment nécessaire à la caissière.

A un mètre d’elle, mais dans un tout autre univers :
les caisses en libre-service, où se pressent les gens pressés.
Ceux que ses sourires et ses gestes lents pour ranger ses billets
finiraient par excéder, ceux qui se ruent pour scanner.
C’est vrai qu’elle va très lentement : elle aime à se trouver parmi tous ces clients.
Elle dit au revoir, elle part en boitant légèrement, elle a tout son temps.
Elle en a même à revendre, du temps,
en ce long samedi bondé qui n’en finit pas de s’étirer.

jeudi 21 décembre 2017

Vivre : still life / 35



Trois centimètres au garrot,
mais fier comme Artaban,
notre sapin tient absolument à être sur la photo.

(dans la forêt, par-delà la vitre, les deux géants
chapeautés de neige se marrent en regardant)

mercredi 20 décembre 2017

Habiter : rien que de très ordinaire


Madona con Bambino (détail) /A. Lorenzetti / Uffizi / Firenze

Il avait neigé toute la journée. C’était une journée d’hiver ordinaire, une journée à éviter les refroidissements et les embardées. Lovée dans le petit fauteuil rouge, je faisais face à la forêt.
Par moments, je levais la tête de ma lecture, juste le temps d’apercevoir une mésange, le vol furtif d’une pie, la queue d’un chat, la chute d’un amas de neige au pied d’un noisetier. Et puis est arrivé le miracle : l’éclaircie.
(les miracles ont beau être quasi quotidiens ici, ce sont quand même de vrais miracles, mirobolants et flamboyants).
Alors en cette fin de journée, le livre entre mes mains s’est soudainement enflammé, les lettres se sont dorées, les pages se sont enluminées, l’histoire a suivi une toute autre trajectoire. Elle est devenue précieuse. Comme cette journée. Comme cette soirée. Comme cette existence que nous menons dans ce petit coin de la terre.

Combien de temps l'étincelle a-t-elle duré ? Je ne saurais le dire. Tout à coup, il y a eu l'ombre, la nuit, les bougies. Il ne s’était rien passé d’extraordinaire. C’était une simple et miraculeuse journée d’hiver.

mardi 19 décembre 2017

Vivre : l'étoile du matin


Madona con bambino e i santi Nicola e Procolo (dét.) / A. Lorenzetti / Uffizi / Firenze



Tandis que la déblayeuse faisait trembler nos murs,
arrivé comme une étoile filante, 
l'exquis message aux mots tendres
 est venu me chuchoter combien l’amitié rassure.

lundi 18 décembre 2017

Vivre : des temps incertains



Les frères Soyer (détail) / Alice Neel / Musée Van Gogh / Arles / 2017

A la caisse, entendant mon « merci », l’homme a tourné son visage vers moi.
L’angoisse avait autant rougi ses yeux qu’elle avait blêmi le ciel ce jour-là.
Tout le désespoir du monde dans ses prunelles floutées, égarées.

Buttant sur le séparateur, sa canette de bière offrait une consolation solitaire. 

dimanche 17 décembre 2017

Lire : décembre dans le Montana




Je suppose qu’elles sont aussi rapaces et mercenaires que n’importe quels enfants du monde – pas question de penser les satisfaire avec une orange dans leurs chaussons et, les années fastes, un gros sucre d’orge - mais je ne peux pas m’empêcher de rire en lisant la liste de Lowry : un crayon et un taille-crayon, une poupée Barbie (je sais, je sais) et, étrangement, un flacon de blanc correcteur. Même la liste de Mary Katherine a quelque chose de rassurant : des livres et des CD, une nouvelle paire de bottes et des lunettes de ski. [Journal des cinq saisons, Folio, p.577]

En décembre, Rick Bass partage son temps entre le spectacle de Noël, une « affaire importante », où chaque année toute la communauté se rassemble « même les ermites les plus farouches » et l’excursion dans les bois avec ses filles pour aller chercher le sapin qui fera l’unanimité (et dieu sait si la recherche du spécimen parfait parmi tous les sapins de Douglas se révèle délicate), sans oublier une longue expédition, pour aller chasser du gibier à plumes, seul avec ses deux chiens, Point et Superman. Comme un enfant écrivant sa lettre au Père Noël, son rêve, c’est de voir un faisan s’envoler, emportant de la bonne poudreuse derrière lui. « Un faisan avec ses plumes magnifiques », le voir monter « sur fond de neige de plus en plus haut et se perdre dans le bleu du ciel »!
Les faisans les plus proches se trouvent dans les grandes plaines, à un demi-Etat de distance, en direction de l'Atlantique, de l’autre côté de la ligne de partage des eaux. Alors, il part, bien avant l’aube, dans son camion. Il affronte le blizzard, les congères, le froid ressenti à moins trente degrés, les sorties de routes (les siennes et celles des rares autres conducteurs qu’il sera amené à croiser). Il part et sa virée va durer près d'une entière journée. Au retour, épuisé, il se met à calculer : « deux chiens, un chasseur, trois volatiles. Neuf cents kilomètres pour trois prises. Vingt-quatre heures pour trois oiseaux. Comment vous comprenez cela ? C’est incompréhensible. Ce n’est pas un calcul mathématique. C’est le moins qui est le plus, et comme dans un rêve, la lente déperdition vous enrichit. »

Lire les saisons de Rick Bass, mois après mois, c’est comme respirer à pleins poumons un air provenant de territoires tellement vastes qu'ils sont impossibles à concevoir ici. C’est se sentir réconfortée tout à la fois par une prodigieuse banalité et par des expériences démesurées. C’est voyager très loin dans les étendues et en même temps très près de ses besoins secrets. 


Journal des cinq saisons, Bourgois, 2011 

samedi 16 décembre 2017

Lire : l'invention de Marie


Monumental Brooke with Beach Ball / Carol A. Feuerman / Biennale 2017

La création littéraire me passionne. Comment imagine-t-on une histoire ? Comment la déroule-t-on ? Comment invente-t-on des personnages ?
Tout en reconnaissant ses qualités d’écrivain, je n’avais pas vraiment apprécié de lire Jean-Philippe Toussaint. J’avais cependant trouvé intéressant l'aspect cinématographique de son écriture. Comme si on ne lisait pas, mais qu’on visualisait des fragments d’histoire, des fragments de mémoire. J’avais ainsi plongé dans la mer avec Marie, avec le narrateur :
Nous étions partis nager, des scintillements argentés de soleil se dispersaient devant nous à la surface de l’eau chaque fois que nous écartions les bras. Marie s’éloignait parfois vers le large de son très beau mouvement de crawl, lent, régulier, décomposé, les bras montant vers le ciel et plongeant dans la mer avec comme un léger contre-temps, puis elle revenait vers moi et restait un moment en suspension à ma hauteur, comme en apesanteur dans l’eau. Marie, insaisissable, s’approchait et s’éloignait de moi, elle riait, disparaissait sous l’eau. Nos jambes, parfois, se frôlaient, nous nous effleurions dans la mer, je lui avais caressé l’épaule en détachant tendrement quelques algues qui étaient restées collées à ses cheveux. Rien n’était avoué, rien n’était dit explicitement, mais, plus d’une fois, nos doigts s’étaient touchés, sans prendre garde, nos regards s’étaient croisés et enlacés dans l’eau. // La vérité sur Marie, 2009, éd. de Minuit, p.175-176
L’autre soir, Laure Adler lui a demandé :

Il y a eu quatre saisons de la vie de Marie [Faire l’amour / Fuir / La vérité sur Marie / Nue **] Et puis on se dit : Marie, vous l’avez inventée, et puis, en feuilletant les pages, parce que ça en fait quand même des pages, on se dit : Non, Jean-Philippe Toussaint n’a pas pu inventer Marie, parce que Marie, elle a un corps, Marie, elle a une odeur, Marie elle a une sensualité, Marie, elle a une démarche, Marie, elle a une manière de nager dans la mer, Marie, on voit l’ombre de ses sourcils, on voit la manière dont elle est maquillée, on voit la manière dont elle fait l’amour avec le jeune homme qui essaie de l’encercler de son amour, mais qui n’y arrive pas. Vous l’avez inventée ou pas, Marie ?

Réponse. : 

Marie existe maintenant, et comme tous les personnages romanesques, elle est faite de matériaux composites. Elle est à la fois une femme réelle en particulier, elle est à la fois moi-même l’écrivain, elle est à la fois d’autres femmes, elle est à la fois des éléments inventés, fantasmés, elle est tout cela à la fois, mais maintenant pour moi, elle devient de plus en plus réelle et lorsque j’invoque dans tel ou tel livre, serait-ce vraiment fini avec Marie ?, je me pose réellement la question. J’ai vraiment eu beaucoup de mal aussi à clore le cycle romanesque en 2013, parce que pour moi il est fini, et donc c’est fini avec Marie. Et pour moi cette séparation a été un peu douloureuse.[...] 

L'heure bleue / France Inter / 8.12.2017
La tétralogie vient d'être rassemblée et publiée en octobre 2017 aux éditions de Minuit, sous le titre M.M.M.M.

vendredi 15 décembre 2017

Vivre : still life / 34




« Le Bouddha n’est pas le Bouddha, c’est pourquoi je l’appelle le Bouddha »
Soûtra du Diamant, cité par Alexandre Jolliendans son Petit traité de l'abandon.
Cette petite statuette de rien du tout, du plastique, du toc, cette statuette à deux sous,
réside devant l’entrée, résiste aux hivers et aux étés,
supporte les coups de vent, les orages, les giboulées.
Imperturbable, centrée, elle demeure là tout simplement.

Le petit Bouddha n’est pas le petit Bouddha, c’est pourquoi je l’appelle le petit Bouddha. 

jeudi 14 décembre 2017

Vivre : les lots de décembre





Parmi les choses affligeantes de décembre :
Un clown désemparé, avec ses pauvres ballons, dans la neige qui fond.
Trois musiciens aux manteaux rapiécés massacrant un chant sans conviction.
Des échos de conversations faites de soupirs et de résignation :
(vivement mais vivement janvier, que tout ce tralala soit terminé)
Devant la gare, les visages blafards de ceux qui quémandent et se font rejeter.
Dans les vitrines d’enseignes aux noms différents, des tonnes de vêtements,
des vêtements gris et noirs, semblablement désolants,
évoquant leur désolante confection à l’autre bout de la terre.
Les mines crispées de gens privés de joie, irrités contre les caissières.

Parmi les choses fastueuses de décembre :
Le soleil impudent, qui, en toute fin de journée, s’invite dans l'horizon et l’ennoblit d’or et de lumière.
Cette bande de dentelle rose qui ourle alors le Jura, comme une aurore, comme un jour nouveau,
cette bande rose qui chante et nargue l'ombre et se rit de la nuit à l'infini .


mercredi 13 décembre 2017

Voyager : chambre avec vue


Chiostro del Carmine / Siena

Le matin, au réveil,
on aurait cru plonger 
dans les divines fresques 
à peine admirées la veille.
Scrutant la campagne,
il nous semblait apercevoir
le fauconnier et sa belle compagne,
le petit cochon blanc et noir**.


Les effets du bon Gouvernement (détail campagne) / A. Lorenzetti / Siena


** cinta senese (ou ceinture de Sienne) est une race DOP de cochons très ancienne qui a été de  justesse préservée jusqu'à nos jours, alors qu'il n'en restait que 150 spécimens environ et qui arbore les couleurs de la ville.

mardi 12 décembre 2017

Vivre : les sons de l'hiver




Le passage d’un avion derrière les nuages.
Le vent qui s’obstine à harceler les branchages.
Le chant solitaire d’une feuille griffant la terrasse.
Des corbeaux quelque part qui croassent. 
L’enclenchement du chauffage comme une douce litanie.
Le son détrempé des pneus qui descendent dans la nuit.
Les raclements d’un voisin déblayant son chemin.
Et puis, ce léger babil du four, quand il en émane une odeur vanillée,
 qui envahit tous les sens, qui se déroule en mille résonances.

Oui, maintes musiques sont venues l'annoncer : l'hiver s'est installé. 

lundi 11 décembre 2017

Voyager : le recadrage




Ce soir-là, l’Italie s’apprêtait à faire le pont de l’Immacolata. Dans la nuit étoilée, le tunnel du Mont-Blanc ressemblait à une forteresse prise d’assaut par une armée de véhicules roulant pare-chocs contre pare-chocs : deux heures d’attente annoncées.

A un certain point, la chaussée s’est ouverte sur deux voies parallèles : l’une réservée aux véhicules légers et l’autre aux poids lourds. Je me suis alors retrouvée pendant plus d’une heure à côtoyer ces grandes semi-remorques qui sillonnent l’Europe de part en part. J’avais les yeux exactement à la hauteur de leurs essieux.

Et là, précisément de ce point de vue, l’horreur m’est apparue. Cette horreur dont on nous parle tant. Mais…autrement, pas en images, pas en dépêches, pas en reportages. Tout à coup, j'ai vu ce que peut signifier le courage de se planquer entre les roues. D'un coup, l’horreur des passages clandestins s’est imposée à moi, si proche que j'aurais pu la toucher des doigts. La nuit, le froid. Les chiens, les phares. Les bruits, les moteurs.

On croit connaître, mais au fond on ne connait pas. On croit comprendre, mais au fond on ne comprend pas. On sait et au fond que sait-on vraiment ? C’est le mental qui croit savoir, parce qu’il analyse les informations, se forge des convictions. Mais c’est le corps au final, qui fait expérimenter la réalité. Ce sont les yeux, ce sont les tripes qui nous font vraiment réaliser. 

Je suis restée longuement pensive face aux lueurs rouges et blanches de la nuit. A ressentir ce que peut vivre un être humain, venu de très loin, quand il tente cette expérience-là, quand il ose risquer sa vie, affronter cette lugubre loterie.

Et puis… quelques coups de klaxon ont retenti (toujours les mêmes plaisantins, empruntant des raccourcis pour grappiller quelques minutes aux dépens des autres conducteurs). Et puis...notre tour est enfin arrivé. Nous avons acheté notre billet. Nous nous sommes engagés dans l’entonnoir. Nous nous sentions à la fois tristes et soulagés, nous qui avions une maison vers laquelle nous diriger. 

dimanche 10 décembre 2017

Voir/Ecouter : quand Robert parle de Pier Paolo


La Villa / Anaïs Demoustier, Ariane Ascaride, Jean-Pierre Daroussin ,Gérard Meylan

Il y a des séances dont on sort l’âme ennoblie, le cœur un peu plus grand. On quitte la salle un peu triste, un peu à regret, comme on prend congé d'une maison amie
Tous ces personnages, au fond, portaient en chacun d'eux quelque chose de moi, que je ne voulais pas abandonner. J'aurais voulu savoir ce qu'allaient devenir leurs espoirs, leurs peines et leurs projets. J'aurais voulu rester là-bas pour les encourager, leur dire d’y croire et de foncer. Je suis finalement sortie de la salle, tandis que mon cœur restait dans la Villa.

Robert Guediguian était reçu à l’Heure bleue à l’occasion de la sortie du film. J’adore son accent mélodieux, sa manière apaisée de persister à dire ce qu’il a à dire. Quand il a parlé de Pasolini, j’ai su que, définitivement, les amis de nos amis sont nos amis.


L.A.  [après un extrait d'archive où PPP parle de son rôle d'intellectuel]  : Pasolini, ça a été un coup de foudre, pour l’écrivain, le poète et le cinéaste ?
R.G : Ce qu’il dit là, je trouve ça formidable. Il reprend grosso modo l’idée de Gramsci, de l’intellectuel organique. C’est-à-dire qu’un intellectuel ne peut pas être dissocié de la mise en pratique de ses idées. Donc il faut qu’il fasse partie d’un syndicat, d’un parti. Il faut qu’il ait des liens étroits avec les mondes, les mondes qui existent, les pratiques sociales.
Probablement pour ça, comme il le dit, et même avec des désaccords, j'étais dans le parti communiste, forcément. Parce que dans ce parti-là, j’adorais les réunions que nous faisions ensemble où il y avait un ingénieur, un instituteur, un plombier. C’est exceptionnel, ces rencontres de la société civile. Et c’était là qu’il fallait avancer sur des idées et prendre des idées. Analyser. Un va-et- vient intellectuel, à l'intérieur des masses. [...]
Et puis après, bien sûr, je pense que c’est un des plus grands artistes du 20ème siècle. La capacité qu’il a eu à s’exprimer de toutes les manières. Je l’ai d'abord rencontré comme écrivain, j’ai d’abord lu ses romans, puis ses poèmes. Et puis, je me suis aperçu qu’il avait fait des films. Un jour, par hasard d’ailleurs, je suis allé voir un film qui s'appelait Théorème, et je me suis demandé si c’était le type qui avait écrit "Une vie violente", "Ragazzi di vita". Et puis après, j’ai tiré le fil, c’est un peu obsessionnel. Donc, j’ai lu tout Pasolini. Je connais les lieux où il a vécu.C’est devenu, sans que je l'aie jamais rencontré, un compagnon de route, un maître. Je me demande toujours ce qu’il aurait pensé, ce qu’il aurait dit.

L'Heure bleue / Laure Adler / 29.11.2017

samedi 9 décembre 2017

Vivre : le choc de l'aube


Photo tirée du net, sur quizbiz 


Le sot, le benêt, où avait-il donc la tête en cette aube glacée?
Dans la lune, sans doute, qui formait un berceau tout là-haut.
Arrivé comme un bolide dans notre baie vitrée,
le jeune busard semblait sacrément secoué.
L’ai découvert à demi-assommé, affolé,
se mouvant en soubresauts sur le sol givré.

Il m'a fallu quelques secondes pour oser l'approcher :
comment s'y prendre, avec ce rapace de toute beauté?
Pieds nus, torchons à la main, l’ai hissé sur la rambarde.
L'étourdi s’est laissé faire, un peu confus, vaguement humilié,
puis finalement retrouvant tant bien que mal sa  majesté,
 il a déployé ses ailes et disparu dans la forêt.



dimanche 3 décembre 2017

Regarder : le charme d'Ambrogio




Annonciation / Ambrogio Lorenzetti / Pinacoteca / Siena

Je pars le rejoindre. Il est grand temps.
Je me languissais tellement.
Je quitte pour quelques jours ma vie et vais retrouver la Sienne.
La Paix alanguie qui se laisse désirer, 
le Bon Gouvernement, ses sages enseignements,
la danse des demoiselles un jour d'été,
l'élégance et l'harmonie répandues à travers champs.
Ce monde restera-t-il figé, est-il permis d'y aspirer? 
Où donc, mais  où donc est la baguette qui saura le réveiller ?

samedi 2 décembre 2017

Vivre : perdre le fil


Devant le Museumsquartier / Vienne / 2014


Les soirs où, de toute la journée, je n’ai pas éprouvé,
et ne fut-ce qu’un instant,
la gratitude d’être en vie,
mesuré cette chance inouïe, cette incroyable faveur,
ces soirs-là, en regardant tomber la nuit,
déconnectée de la Vie,
j'entrevois comme un gâchis.

vendredi 1 décembre 2017

Vivre : la traversée de l'hiver / 16




Ce matin, en conduisant à travers la campagne rêche, nue, blêmie par le givre, j’ai retrouvé la sensation éprouvée l’autre jour, quand je suis retournée dans l’appartement aux volets rabattus, où personne ne vit plus.

Je passais seulement recueillir quelques papiers et prélever de menues affaires. Sous mes pas, je m’en souviens, le parquet s’est mis à croasser.

C’est étrange d’observer un lieu qui attend. Qui dit l’absence.

Les meubles et les objets, suspendus entre la peine et la résignation, semblaient patienter sans vraiment d’espérance.

Malgré le froid, j’ai ouvert grand les fenêtres. Ensuite, j’ai osé m'occuper du réfrigérateur, je l’ai entièrement vidé. Les aliments périmés tombaient l’un après l’autre dans le sac noir. J'ai fait un nœud autour du plastique pour les emporter.

J'ai parcouru du regard toutes les pièces, puis refermé la porte, tourné la clef et abandonné moi aussi les lieux à leur silence. 

Dehors, m'attendait le souffle gris de novembre. Les crissements du gravier m'ont accompagnée tout le long de l'allée. Je me souviens, j'ai vacillé sur le gravier, comme sur une route verglacée.

jeudi 30 novembre 2017

Vivre : tout vient à point




Parmi les deux ou trois choses essentielles que j'ai fini par intégrer:
la sagesse de savoir ne pas insister.
Quand quelque chose résiste, ne pas m’y opposer.
Surtout, ne rien chercher à forcer.
Ce qui doit se faire se fera. Accepter ce qui ne sera pas.
J’ai aussi appris que les jours où je sais lâcher-prise
sont des jours de moisson et de sérénité.
Les solutions, alors, finissent miraculeusement par arriver. 

mercredi 29 novembre 2017

Vivre : la sacra conversazione


La sacra conversazione / Lorenzo Lotto / KHM / Vienne


Parfois, me sentir en proie à une irrépressible timidité.
Parfois, ne pas savoir quoi dire et alors trop parler.
Parfois, rougir, et m’en vouloir de rougir ainsi sans raison.
Parfois, n’avoir aucune, mais aucune envie de faire la conversation.
Parfois, ne vraiment pas souhaiter voir cette personne-là.
Parfois, attendre et attendre un sourire en retour qui ne vient pas.
Parfois, patauger, m’empêtrer, ne pas trouver les mots.
Parfois, certains jours, préférer le silence à tout ce qui sonne faux.

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La sacra conversazione, traduit de l'italien au français par « conversation sacrée », est un thème artistique religieux chrétien qui s'épanouit à partir du xve siècle dans l'Italie du nord et en Flandre, au moment de la Renaissance et qui perdure durant deux siècles avant d'inspirer une peinture de genre à caractère profane.
Contrairement aux autres thèmes religieux chrétiens comme le baptême ou la circoncision de Jésus, la Cène ou l'Annonciation, il n'est pas relié aux textes bibliques, mais consiste en une extrapolation qui incorpore un thème prévalant, celui de la Vierge en majesté ou de la Vierge à l'Enfant : ici, la Madone est entourée de plusieurs personnages, généralement des saints, avec parfois, plus bas et de moindre dimension, la représentation des donateurs ou commanditaires de l'œuvre. [Wikipedia]